Ces considérations étaient trop justes pour échapper à ce diplomate
inné, décidé à se rendre nécessaire à tous les gouvernements
acceptables de sa patrie. Il se hâta de s'embarquer, sans autre
ressource que la somme indispensable à payer sa place sur la planche
qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant à Paris, il trouva
dans le coeur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq
louis, base d'une fortune princière.
Cette opulence fut plusieurs fois renversée par des prodigalités et
par des opérations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite
par son esprit d'affaires appliqué avec bonheur a ses intérêts
domestiques. Grand joueur, accoutumé à tout perdre ou à tout gagner
avec les événements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa
fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probité
est un prestige dans l'homme d'État. De scrupules, pas davantage: il
savait trop combien la prodigalité est utile à coïntéresser beaucoup
de cupidités ou d'ambitions à sa grandeur. N'est-ce pas à ses dettes
que César avait dû l'empire? N'est-ce pas à sa pauvreté que Mirabeau
avait dû ses vices, sa vénalité, sa déchéance dans l'opinion? Supposez
Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de César, ou assez homme
d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact
de manéges avec la cour, et investi d'une clientèle bien solide dans
l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de
rester le législateur d'une anarchie.
L'opulence, pour M. de Talleyrand, était donc une politique autant
qu'une élégance de sa vie. La source de cette opulence, peu
scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne
diplomatie, cette source fut dans les présents diplomatiques que les
négociations conduites à leur fin et les traités conclus permettaient
aux négociateurs de revendiquer, comme des étrennes de paix, et
d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours
étrangères. L'usage blessait peut-être le désintéressement, mais il
n'offensait pas la probité. Les présents faits par l'empereur
d'Autriche au général Bonaparte après le traité et après la paix de
Campo-Formio ne furent jamais imputés à crime au général négociateur
et au premier magistrat de la république.