XVIII

M. de Talleyrand touchait à l'indigence quand, en lisant avec

assiduité les journaux de sa patrie au delà de l'Atlantique, il

comprit que l'heure juste de son retour en Europe sonnait pour lui. La

république représentative et gouvernementale avait succédé à l'accès

de démagogie, de fanatisme, de tyrannie et d'homicide dont la

multitude avait souillé le nom de république.

On lavait partout le sang des échafauds; on cherchait, en tâtonnant

parmi les débris, l'ordre à l'intérieur, la réconciliation avec

l'étranger. Le Directoire, qui représentait confusément cette

résipiscence après le délire, avait besoin de noms, autour de lui, qui

rappelassent 89 au lieu de 93. Il lui fallait des réparateurs pris

parmi les proscrits; il fallait, de plus, que ces réparateurs fussent

assez compromis dans la révolution philosophique pour que la

réparation n'allât pas dans leurs mains jusqu'au royalisme.

M. de Talleyrand, reflet de Mirabeau, portait précisément dans son nom

cette nuance et cette garantie. Peu compromis avec la monarchie, il

l'était beaucoup avec l'Église; or la répudiation qu'il avait faite de

son caractère épiscopal le séparait radicalement de l'ancien régime;

de plus, ses votes antiféodaux à l'Assemblée constituante ne le

séparaient pas moins de l'ancienne noblesse.

Et cependant son grand nom parmi cette noblesse de la France lui

laissait ce que l'aristocratie a de plus puissant et de plus

inaliénable dans l'esprit même de ceux qui la nient, l'illustration.

De tels noms sont les conquêtes dont la démocratie est le plus fière.

On l'avait vu à Athènes, à Sparte, à Rome, à Paris, partout: les

révolutions populaires les plus éclatantes avaient toutes été faites

par l'aristocratie tendant la main au peuple; partout les Solon, les

Gracques, les César, les Russell, les Sidney, les d'Orléans, les

Mirabeau, les la Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Lauzun, les

Talleyrand, les Sieyès, les la Fayette, tribuns du peuple ou tribuns

des armées, avaient été nécessaires à la démocratie pour lui donner

l'idée, la parole, le mouvement, la force, la popularité des

révolutions. À ce titre aussi, M. de Talleyrand pouvait s'offrir au

Directoire comme une célébrité utile à l'autorité de la république

épurée.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 104 / 171 题