M. de Talleyrand avait passé ses années d'obscurité volontaire en
Amérique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans écrire, sans
faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renommée. Sa
seule consolation avait été d'y rencontrer çà et là quelques rares
compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemblée
constituante, fuyant l'échafaud, naufragés sur ce nouveau monde,
cultivant avec leur famille les steppes de l'Amérique du Nord. Il
faut lire, dans les Mémoires de M. de Ségur, la rencontre de M. de
Talleyrand dans le marché aux légumes de New-York avec la belle madame
de la Tour du Pin, devenue fermière dans le voisinage, assise sur son
âne, en costume de paysanne, et apportant ses légumes et ses fruits à
vendre aux citadins d'une république.
Nous avons entendu nous-même ce récit, à la fois pastoral et romain,
du temps des proscriptions, de la bouche de cette belle matrone
française, devenue, après la restauration, ambassadrice de France
auprès d'une grande cour de famille.