La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec
l'Angleterre, étaient la politique transcendante des révolutionnaires
hommes d'État.
L'oracle infaillible et universel de l'assemblée constituante,
Mirabeau, voulait la paix.
M. de Talleyrand donne le premier signe de son génie diplomatique en
flairant le premier le génie de Mirabeau et en s'attachant, corps et
âme, à ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mêmes puissances de
persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau était la souveraine
éloquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'était que la
souveraine sagacité; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre.
M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son
maître, avait pris dans l'Assemblée le rôle de la pensée, le rapport,
au lieu du rôle de la parole, l'improvisation. Finances, liberté des
cultes, éducation publique, diplomatie, telles étaient ses larges
sphères d'action dans l'Assemblée. En matière de culte, de finances,
d'éducation publique, d'administration départementale, de distribution
géographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par système,
la majorité. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui
résister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans
excès de zèle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses préjugés
de naissance, de rang, de société ou de profession. Il avait brûlé ses
vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau régime; mais il voulait
faire apprécier bien haut ses services seulement par le parti
législatif de la révolution. Il ne se précipitait point dans le parti
passionné et anarchique; il voulait bien servir les idées dominantes,
mais il ne voulait périr avec personne.
Il ne dépassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout
de suite qu'en deçà de Mirabeau on était timide, et qu'au delà on
était perdu.
Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perpétuer au sein de
l'Assemblée dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa
mémoire, répandue sur lui comme le manteau d'Élie, à l'attention et au
respect de l'Europe.
Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, après sa mort,
son discours posthume à l'Assemblée: c'était le désigner pour son
successeur. Mais déjà Mirabeau était dépassé; on se hâta d'ensevelir
sa mémoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier.
M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou
de tribune, manquait du grand souffle qui soulève ou qui abat les
tempêtes populaires.
Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins,
terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les
Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagèrent
l'empire de Mirabeau à la tribune. M. de la Fayette, qui était à
Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est à l'estime de
l'Europe, était devenu, par un reflet de Washington, le régulateur et
l'instrument tour à tour de la révolution. Pris comme drapeau par la
garde nationale, la Fayette marquait le vent à la multitude, il ne le
dirigeait pas: ce n'était, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Pétion
de cour, très-habile dans le manége d'une popularité amphibie, mais
livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple à ses
discordes par faiblesse. Quant à la politique étrangère de la France à
cette époque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la
monomanie de la république américaine, sorte de mirage fantastique
qui ne pouvait s'appliquer en rien à une monarchie tombant de vétusté
dans une anarchie. Ce qu'il fallait à la France pour le dedans comme
pour le dehors à cette époque, c'était un dictateur, seul remède
héroïque des révolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni
dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que
l'apparence. Un décret de l'Assemblée, après le 10 août, le détrôna, à
la tête de ses troupes, à sa première velléité de royalisme.
L'émigration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de
l'émigration.
M. de Talleyrand était en ce moment à Londres. Les hommes du dernier
ministère de Louis XVI avaient envoyé à Londres M. de Chauvelin, jeune
et ardent révolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul
titre était sa défection à la cour.
Ce jeune homme, novice et inexpérimenté en diplomatie, n'était
accrédité que par son titre auprès des hommes d'État du cabinet de
Saint-James; il passait pour être l'envoyé secret et actif du
jacobinisme français auprès des factions anarchistes de Londres;
plutôt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprès des ministres de la
Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une
espèce de tuteur politique à Londres, pour modérer son zèle de
propagande et pour diriger son inexpérience des négociations. Soit que
le jeune ambassadeur des girondins, emporté par son ardeur de
propagande jacobine à Londres, donnât des ombrages fondés au cabinet
anglais, soit qu'il dédaignât de se conformer aux sages prescriptions
de son mentor, M. de Chauvelin, décrédité de fait par l'événement du
10 août, échoua dans ses tentatives de négociations avec le
gouvernement anglais; il fut même obligé de quitter l'Angleterre,
suspect d'y fomenter l'esprit révolutionnaire au delà des limites de
la constitution. Toutes ces transactions sont restées inexpliquées et
louches: les Mémoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le
vrai mot.
Cet homme d'État, accrédité ou non, caché ou non derrière ce jeune
apprenti négociateur, encourut les suspicions et les répugnances que
M. de Chauvelin inspira à Londres.
Ne voulant pas rentrer à Paris après la déchéance du roi, au service
d'une faction qui débutait par un assaut au palais et par un
emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en
Angleterre, en butte aux animadversions suscitées par M. de Chauvelin,
M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux
États-Unis d'Amérique.
Il comprit tout de suite que ce n'était plus le temps des affaires, mais
des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et
novatrices, son amitié avec Mirabeau, ne rachèteraient pas, aux yeux des
girondins embarrassés de leur victoire, des jacobins exaltés, des
cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son état, de ses
moeurs aristocratiques, de ses talents incriminés. Il savait qu'il y a
des années où les hommes qui ne se sentent pas trempés pour la lutte
doivent disparaître des révolutions, sous peine d'y périr inutiles à
eux-mêmes et à leur patrie. L'éloignement alors est la seule innocence.
Mais il savait aussi que les colères du peuple sont aussi
transitoires que ses faveurs, et que les réactions sont aussi
régulières que les marées sur la mer des opinions françaises. Il alla
attendre une de ces marées au delà de l'Atlantique. Il n'y emportait
aucune fortune, à peine le nécessaire pour quelques années d'exil;
mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don
d'à-propos, son aptitude à choisir l'heure juste des retours, sa
résolution à ne rien laisser échapper des moindres avances de la
meilleure fortune. Cela seul était une fortune; il se confia à sa
nature, comme César à son génie.