M. de Talleyrand débutait alors dans les affaires, qu'il a maniées,
nouées, dénouées depuis, sans interruption, pendant plus d'un
demi-siècle, et qu'il n'a résignées qu'à sa mort. Il avait trente-huit
ans. Sa figure délicate et fine révélait, dans ses yeux bleus, une
intelligence lumineuse, mais froide, dont les agitations de l'âme ne
troublaient jamais la clairvoyance. L'élégance de sa taille élevée
était à peine altérée par une difformité corporelle: il boitait. Mais
cette infirmité ressemblait à une hésitation volontaire de sa
contenance: son adresse savait changer en grâces jusqu'aux défauts de
la nature. Ce vice de conformation l'avait seul empêché d'entrer dans
la carrière des armes, à laquelle sa haute naissance l'appelait. Son
esprit était la seule arme qu'il lui fût permis d'employer pour faire
jour à son nom dans le monde. Il l'avait enrichi, poli, aiguisé pour
les combats de l'ambition ou pour les conquêtes de l'intelligence. Sa
voix était grave, douce, timbrée comme l'émotion voilée d'une
confidence. On sentait en l'écoutant que c'était l'homme qui parlerait
le mieux à l'oreille de toutes les puissances, peuples, tribuns,
femmes, empereurs, rois. Quelque chose de sardonique dans son sourire
se mêlait, sur ses lèvres, à un désir visible de séduction; ce sourire
semblait indiquer en lui l'arrière-pensée de se jouer des hommes en
les charmant ou en les gouvernant.
Né d'une race qui avait été souveraine d'une province de France avant
l'unité du royaume, et qui maintenant décorait la royauté, M. de
Talleyrand avait été jeté dans l'Église, comme un rebut indigne de la
cour, pour y attendre les plus hautes dignités de l'épiscopat et du
cardinalat. Évêque d'Autun, débris de ville romaine caché dans les
forêts de la Bourgogne, le jeune prélat dédaignait son siége
épiscopal, répugnait à l'autel, et vivait à Paris au sein de la
dissipation et des plaisirs, dans lesquels la plupart des
ecclésiastiques de son âge et de son rang consumaient les immenses
dotations de leurs églises. Lié avec tous les philosophes, ami de
Mirabeau, pressentant de près une révolution dont les premières
secousses feraient écrouler la religion dont il était le prélat, il
étudiait la politique, qui allait appeler toutes les hautes
intelligences à détruire et à réédifier les empires.
Élu membre de l'Assemblée constituante, il avait déserté à propos,
mais avec ménagement, les opinions et les croyances ruinées, pour
passer au parti de la force et de l'avenir. Il avait senti qu'un nom
aristocratique et des opinions populaires étaient une double puissance
qu'il fallait habilement combiner dans sa personne, afin d'imposer aux
uns par son rang, aux autres par sa popularité. Il avait dépouillé son
sacerdoce comme un souvenir importun et comme un habit gênant. Il
cherchait à entrer dans la révolution par quelque porte détournée. La
mesure et la réserve un peu timide de son esprit, qui n'avait d'audace
que dans le cabinet et pour la conception des patients desseins, lui
interdisaient la tribune. La grande parole y régnait alors. M. de
Talleyrand s'était tourné vers la diplomatie, où l'habileté et le
manége devaient régner toujours. L'amitié de Mirabeau mourant avait
jeté sur M. de Talleyrand un de ces reflets posthumes que les grandes
renommées laissent après elles sur ce qui les a seulement approchées.
Son silence, plein de réflexion et de mystère comme le silence de
Sieyès, imprimait un certain prestige sur sa personne à l'Assemblée.
C'est la puissance de l'inconnu, c'est l'attrait de l'énigme pour les
hommes, qui aiment à deviner. M. de Talleyrand savait admirablement
exploiter ce prestige. Sa parole n'entr'ouvrait que par quelques
éclairs rares et courts l'horizon voilé de son esprit. Il en
paraissait plus profond. Les demi-mots sont l'éloquence de la
réticence: c'était celle de M. de Talleyrand.
Ses opinions n'étaient souvent que ses situations; ses vérités
n'étaient que les points de vue de sa fortune. Indifférent au fond,
comme sa vie entière l'a prouvé, à la royauté, à la république, à la
cause des rois, à la forme des institutions des peuples, au droit ou
au fait des gouvernements, les gouvernements n'étaient, à ses yeux,
que des formes mobiles que prend tour à tour l'esprit du temps ou le
génie national des sociétés, pour accomplir telle ou telle phase de
leur existence. Trônes, assemblées populaires, Convention, Directoire,
Consulat, Empire, restauration ou changement de dynasties, n'étaient
pour lui que des expédients de la destinée. Il ne se dévouait pas à
ces expédients un jour de plus que la fortune. Il se préparait, dans
sa pensée, le rôle de serviteur heureux des événements. Courtisan du
destin, il accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il
méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette théorie
l'a soutenu cinquante ans à la surface des choses humaines, précurseur
de tous les succès, surnageant après tous les naufrages, survivant à
toutes les ruines. Ce système a une apparence d'indifférence
surnaturelle qui place l'homme d'État au-dessus de l'inconstance des
événements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulève.
Ce n'est au fond que le sophisme de la véritable grandeur d'esprit.
Cette apparente dérision des événements doit commencer par
l'abdication de soi-même; car, pour affecter et pour soutenir ce rôle
d'impartialité avec toutes les fortunes, il faut que l'homme écarte
les deux choses qui font la dignité du caractère et la sainteté de
l'intelligence: la fidélité à ses attachements et la sincérité de ses
convictions, c'est-à-dire la meilleure part de son coeur et la
meilleure part de son esprit. Servir toutes les idées, c'est attester
qu'on ne croit à aucune. Que sert-on alors sous le nom d'idées? sa
propre ambition. On paraît à la tête des choses: on est à leur suite.
Ces hommes sont les adulateurs et non les auxiliaires de la
Providence. Cependant M. de Talleyrand devina, dès l'aurore de la
révolution, que la paix était la première des véritables idées
révolutionnaires, et fut fidèle à cette pensée jusqu'à son dernier
jour.