VIII

M. de Talleyrand débutait alors dans les affaires, qu'il a maniées,

nouées, dénouées depuis, sans interruption, pendant plus d'un

demi-siècle, et qu'il n'a résignées qu'à sa mort. Il avait trente-huit

ans. Sa figure délicate et fine révélait, dans ses yeux bleus, une

intelligence lumineuse, mais froide, dont les agitations de l'âme ne

troublaient jamais la clairvoyance. L'élégance de sa taille élevée

était à peine altérée par une difformité corporelle: il boitait. Mais

cette infirmité ressemblait à une hésitation volontaire de sa

contenance: son adresse savait changer en grâces jusqu'aux défauts de

la nature. Ce vice de conformation l'avait seul empêché d'entrer dans

la carrière des armes, à laquelle sa haute naissance l'appelait. Son

esprit était la seule arme qu'il lui fût permis d'employer pour faire

jour à son nom dans le monde. Il l'avait enrichi, poli, aiguisé pour

les combats de l'ambition ou pour les conquêtes de l'intelligence. Sa

voix était grave, douce, timbrée comme l'émotion voilée d'une

confidence. On sentait en l'écoutant que c'était l'homme qui parlerait

le mieux à l'oreille de toutes les puissances, peuples, tribuns,

femmes, empereurs, rois. Quelque chose de sardonique dans son sourire

se mêlait, sur ses lèvres, à un désir visible de séduction; ce sourire

semblait indiquer en lui l'arrière-pensée de se jouer des hommes en

les charmant ou en les gouvernant.

Né d'une race qui avait été souveraine d'une province de France avant

l'unité du royaume, et qui maintenant décorait la royauté, M. de

Talleyrand avait été jeté dans l'Église, comme un rebut indigne de la

cour, pour y attendre les plus hautes dignités de l'épiscopat et du

cardinalat. Évêque d'Autun, débris de ville romaine caché dans les

forêts de la Bourgogne, le jeune prélat dédaignait son siége

épiscopal, répugnait à l'autel, et vivait à Paris au sein de la

dissipation et des plaisirs, dans lesquels la plupart des

ecclésiastiques de son âge et de son rang consumaient les immenses

dotations de leurs églises. Lié avec tous les philosophes, ami de

Mirabeau, pressentant de près une révolution dont les premières

secousses feraient écrouler la religion dont il était le prélat, il

étudiait la politique, qui allait appeler toutes les hautes

intelligences à détruire et à réédifier les empires.

Élu membre de l'Assemblée constituante, il avait déserté à propos,

mais avec ménagement, les opinions et les croyances ruinées, pour

passer au parti de la force et de l'avenir. Il avait senti qu'un nom

aristocratique et des opinions populaires étaient une double puissance

qu'il fallait habilement combiner dans sa personne, afin d'imposer aux

uns par son rang, aux autres par sa popularité. Il avait dépouillé son

sacerdoce comme un souvenir importun et comme un habit gênant. Il

cherchait à entrer dans la révolution par quelque porte détournée. La

mesure et la réserve un peu timide de son esprit, qui n'avait d'audace

que dans le cabinet et pour la conception des patients desseins, lui

interdisaient la tribune. La grande parole y régnait alors. M. de

Talleyrand s'était tourné vers la diplomatie, où l'habileté et le

manége devaient régner toujours. L'amitié de Mirabeau mourant avait

jeté sur M. de Talleyrand un de ces reflets posthumes que les grandes

renommées laissent après elles sur ce qui les a seulement approchées.

Son silence, plein de réflexion et de mystère comme le silence de

Sieyès, imprimait un certain prestige sur sa personne à l'Assemblée.

C'est la puissance de l'inconnu, c'est l'attrait de l'énigme pour les

hommes, qui aiment à deviner. M. de Talleyrand savait admirablement

exploiter ce prestige. Sa parole n'entr'ouvrait que par quelques

éclairs rares et courts l'horizon voilé de son esprit. Il en

paraissait plus profond. Les demi-mots sont l'éloquence de la

réticence: c'était celle de M. de Talleyrand.

Ses opinions n'étaient souvent que ses situations; ses vérités

n'étaient que les points de vue de sa fortune. Indifférent au fond,

comme sa vie entière l'a prouvé, à la royauté, à la république, à la

cause des rois, à la forme des institutions des peuples, au droit ou

au fait des gouvernements, les gouvernements n'étaient, à ses yeux,

que des formes mobiles que prend tour à tour l'esprit du temps ou le

génie national des sociétés, pour accomplir telle ou telle phase de

leur existence. Trônes, assemblées populaires, Convention, Directoire,

Consulat, Empire, restauration ou changement de dynasties, n'étaient

pour lui que des expédients de la destinée. Il ne se dévouait pas à

ces expédients un jour de plus que la fortune. Il se préparait, dans

sa pensée, le rôle de serviteur heureux des événements. Courtisan du

destin, il accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il

méprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette théorie

l'a soutenu cinquante ans à la surface des choses humaines, précurseur

de tous les succès, surnageant après tous les naufrages, survivant à

toutes les ruines. Ce système a une apparence d'indifférence

surnaturelle qui place l'homme d'État au-dessus de l'inconstance des

événements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulève.

Ce n'est au fond que le sophisme de la véritable grandeur d'esprit.

Cette apparente dérision des événements doit commencer par

l'abdication de soi-même; car, pour affecter et pour soutenir ce rôle

d'impartialité avec toutes les fortunes, il faut que l'homme écarte

les deux choses qui font la dignité du caractère et la sainteté de

l'intelligence: la fidélité à ses attachements et la sincérité de ses

convictions, c'est-à-dire la meilleure part de son coeur et la

meilleure part de son esprit. Servir toutes les idées, c'est attester

qu'on ne croit à aucune. Que sert-on alors sous le nom d'idées? sa

propre ambition. On paraît à la tête des choses: on est à leur suite.

Ces hommes sont les adulateurs et non les auxiliaires de la

Providence. Cependant M. de Talleyrand devina, dès l'aurore de la

révolution, que la paix était la première des véritables idées

révolutionnaires, et fut fidèle à cette pensée jusqu'à son dernier

jour.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 95 / 171 题