C'est donc là aussi que nous devons commencer. Or l'homme qui a le
premier et le plus longtemps manié cette diplomatie nouvelle qu'on
peut appeler du nom de la révolution française, la diplomatie moderne,
la diplomatie de la France, c'est le prince de Talleyrand; il l'a
inspirée, maniée ou gouvernée presque constamment, soit comme membre
des comités diplomatiques, en 1789 et 1790, soit comme envoyé secret à
Londres, en 1791, jusqu'au 10 août, soit comme ministre des relations
extérieures sous la république régularisée du Directoire, soit comme
ministre du Consulat, soit comme membre du premier Empire, soit comme
ministre de sa propre pensée, ayant pris, de sa pleine audace et de sa
propre autorité, la France sous sa responsabilité en 1814, dans le
gouvernement provisoire, gouvernement jeté entre la France vaincue et
l'Europe armée pour restaurer à la fois la patrie envahie et la
monarchie constitutionnelle des Bourbons, soit comme ministre
plénipotentiaire et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, soit
comme ministre de Louis XVIII à Vienne, à Gand et à Paris, après la
seconde restauration des Bourbons, en 1815, soit comme ambassadeur de
la royauté d'Orléans en Angleterre, après 1830, soit comme membre
principal de la conférence de Londres, en 1831, pour se jeter une
dernière fois entre la guerre européenne et la France après la
révolution de la Belgique, soit enfin comme membre de la chambre haute
et comme oracle consulté et obéi de la diplomatie française, régnant
encore du sein de son repos majestueux sur les affaires du monde
jusqu'à plus de quatre-vingts ans, soit même encore comme ministre
honoraire à son dernier soupir, quand le souverain de la France vint
recueillir, une heure avant sa mort, ce dernier soupir comme le secret
de la Providence diplomatique, les rideaux fermés, la foule écartée,
seul à seul avec l'homme du mystère.
C'est donc évidemment dans la pensée, dans les négociations, dans les
transactions de ce grand homme d'État, dont la vie se confond avec
deux siècles et dix gouvernements de la France, qu'il convient le
mieux, selon nous, d'étudier littérairement la conduite des affaires
diplomatiques dans le système moderne de l'Europe.
Nos successeurs, plus heureux que nous, auront pour cette étude des
lumières non pas plus impartiales, mais plus éclatantes que les
nôtres: car M. de Talleyrand a écrit, dans les dernières années de sa
vie, ses Mémoires; mais, avec cette souveraine sagacité qui ne lui fit
jamais défaut ni dans sa vie ni dans sa mort, il a, par son testament,
ajourné la publication de ces Mémoires à trente ans après son décès.
Il n'a point été impatient de justice; il ne l'a pas attendue, cette
justice, de ses contemporains; il a jugé que ni les républicains
ardents et sectaires, ni les royalistes absolus et irrités, ni les
hommes religieux implacables contre sa répudiation du sacerdoce, même
sanctionnée par le souverain pontife, ni les démocrates jaloux de
toute antiquité de race dans ceux-là même qui les adoptent, ni les
démagogues furieux contre ceux qui conservent le sang-froid et la
mesure aux révolutions, ni les bonapartistes survivants du premier
Empire, qui ne pardonnent pas à l'homme de 1814 d'avoir préféré la
patrie à un homme, et prévenu par la déchéance de Napoléon le suicide
de la France, ni les apôtres turbulents de la guerre, qui ont
toujours trouvé entre eux et leurs mers de sang, dans les ministères,
dans les ambassades, dans les congrès, l'homme de la paix, personnifié
par le grand diplomate, ni les légitimistes de 1830, qui n'excusent
pas ce vieillard monarchique d'avoir conseillé deux Bourbons sur le
même trône, ni toutes les médiocrités, enfin, que la longue fortune et
la supériorité exaspère contre tout nom historique, il n'a pas jugé,
disons-nous, qu'aucun de ces partis contemporains fût assez impartial
pour l'écouter, même du fond de sa tombe; il a su attendre, et il a
bien fait. Voyez, en effet, avec quelle animosité, indigne d'un si
beau génie, M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, traîne
complaisamment sur la claie le nom de M. de Talleyrand, souillé et
marqué par de petites furies qui ne vivent que l'espace d'une petite
colère!
Quant à nous, que l'âge, la retraite, la distance, l'isolement des
partis rendent, non indifférent, mais impartial, prenons hardiment cet
homme supérieur à deux siècles pour type de la littérature
diplomatique; feuilletons à la fois sa vie et ses pensées sur les
intérêts permanents de la France sous tous ces gouvernements
transitoires.
Une pensée, il faut le reconnaître, une pensée honnête les domine
toutes et les relie toutes dans leur incohérence. Cette pensée, c'est
LA PAIX. C'est cette pensée honnête, persévérante, patriotique et
européenne, la paix, qui surnage sur la tombe de M. de Talleyrand;
elle donne une signification véritablement morale à une vie grosse de
petites immoralités, mais pure de crimes; elle fait extraire, avec un
respect au moins politique, le nom de M. de Talleyrand de la gémonie
des vices où M. de Chateaubriand l'avait enseveli sous ses invectives.