L'instant où M. de Talleyrand entrait, avec les préliminaires d'une
telle nature, d'un tel caractère et d'une telle aptitude, dans la
politique extérieure de la France, ouvrait une carrière neuve et sans
limites à son intelligence et à la diplomatie. La politique du
cardinal de Richelieu (l'abaissement de la maison d'Autriche) n'avait
plus le sens qu'elle avait eu pendant tant d'années. Il ne s'agissait
plus de combattre la monarchie universelle de Charles-Quint et de
Philippe II. Louis XIV avait assis la maison de Bourbon sur le trône
d'Espagne; l'Angleterre avait anéanti la puissance navale des
Espagnols; la Hollande était redevenue indépendante; les Pays-Bas
n'étaient plus qu'une colonie politique presque détachée de l'empire;
la Prusse avait scindé l'Allemagne en deux influences hostiles l'une à
l'autre; Frédéric II avait emporté la Silésie, une partie de la
Pologne et de grands lambeaux de l'Allemagne du Nord dans sa tombe; la
Russie, agrandie des trois quarts de la Pologne et d'immenses
provinces en Orient, comptait soixante et dix millions de sujets,
presque tous belliqueux, prêts à peser sur Vienne du même poids que
les Ottomans y avaient pesé jadis; l'Italie méridionale appartenait,
avec Naples et l'Espagne, à la maison de Bourbon; Venise, Gênes et la
maison de Savoie possédaient les provinces les plus militaires et les
plus maritimes de l'Italie du Nord; le Tyrol et le Milanais étaient
seuls restés annexés à l'Autriche, plutôt comme des têtes de pont sur
les plaines lombardes que comme des possessions irrévocables et
solidement incorporées à la monarchie autrichienne; les petites
puissances allemandes limitrophes du Rhin étaient une confédération
molle et inoffensive qui donnait autant d'embarras que de poids à la
cour de Vienne. L'ombre de la monarchie universelle s'était évanouie
avec l'unité de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la
Belgique.
Une politique de secte, contre nature et contre bon sens, ne rêvait pas
alors, comme aujourd'hui, de refaire l'unité de l'Italie et l'unité de
l'Allemagne. L'unité de l'Allemagne serait la crise incessante et le
danger de mort perpétuel de la France. Ce patriotisme contre la patrie
n'avait pas encore été inventé par des publicistes français.
Quatre-vingts millions d'Allemands unis en une seule nationalité
militaire contre trente millions de Français, quelle perspective de
sécurité et de grandeur à offrir à la France! En vérité, ces rêves
d'unité italienne ou germanique ne ressembleraient-ils pas à des
trahisons, s'ils n'étaient pas les inepties du patriotisme? La sécurité
de la France est dans la division de ses ennemis. C'est la confédération
de l'Allemagne et de l'Italie qui maintient la paix. Trente millions
d'Italiens dans la seule main d'une maison de Savoie, quatre-vingts
millions d'Allemands sous le seul sceptre de la maison de Lorraine, je
défie les ennemis les plus acharnés de la France de construire contre
nous de plus redoutables machines de guerre. Ah! qu'un grand diplomate
nous serait nécessaire dans nos aberrations du moment!
X
Cette vérité avait frappé déjà, quelques années avant la révolution,
un diplomate éminent. Le génie léger, mais prompt, du duc de Choiseul
avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'était
plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse,
alliée de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet
immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin
d'une tête de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au coeur de la
France, était désormais le noeud des triples coalitions contre nous;
qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple;
qu'une guerre avec l'Autriche pouvait être presque toujours isolée et
par conséquent bien moins dangereuse à la vitalité française. Le duc
de Choiseul avait donc penché vers l'alliance autrichienne; il avait
fait plus, il avait prémédité et accompli une union plus intime entre
la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du
Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impératrice
Marie-Thérèse, mariage conseillé alors par une grande politique,
quoique tranché depuis par la hache d'une révolution.
Napoléon, conseillé plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la
politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-même
avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement
depuis accusé ces deux mariages politiques des catastrophes qui
suivirent.
C'est une superstition hébétée du peuple, digne des aruspices de Rome
au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la
révolution française et qui dressa l'échafaud de sa propre maison; ce
ne fut pas l'Autriche qui poussa Napoléon à la folie de Moscou; ce ne
fut pas M. de Metternich qui poussa Napoléon à refuser toute paix
acceptable au congrès de Prague et à poser obstinément ainsi la
question européenne entre le monde et la France: l'asservissement du
monde à un homme, ou l'anéantissement de la France pour la gloire d'un
homme. Qu'on lise les négociations de la France et de l'Autriche la
veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne
trahit ni la vérité, ni l'alliance de famille entre la France et elle
en ce moment, et que, si Napoléon avait permis à quelqu'un de le
sauver de sa propre immodération, c'est son mariage avec la fille de
l'Autriche qui l'aurait sauvé de la coalition de l'univers.
Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napoléon lui-même, tant
qu'il écouta quelque chose et quelqu'un dans ses intérêts et dans
l'intérêt de la France, penchèrent donc, depuis l'agrandissement de la
Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche.
Cette vérité neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits
nets, à l'époque où M. de Talleyrand touchait aux questions
diplomatiques de son pays, c'est-à-dire en 1790 et en 1791. Voici
pourquoi: