IV

Ce droit public, ce droit des gens, a ses règles écrites, aussi

inviolables, aussi sacrées que le droit privé entre les individus.

Celui qui les viole est hors la loi; tout le monde a le droit de

guerre contre lui; c'est le grand _anarchiste_ de la société

internationale, c'est l'_insurgé_ contre la civilisation: car le droit

public, c'est la civilisation. Les diplomates sont les légistes des

peuples civilisés.

Une Europe qui ne reconnaîtrait pas de droit public, ou qui ne le

ferait pas respecter, serait une barbarie universelle; le monde y

serait joué aux dés tous les jours. Tous les peuples ont le droit ou

le devoir de courir sus à celui qui s'insurge contre le droit public:

car ce droit public n'appartient pas seulement à une nation, il

appartient à toutes.

C'est ici que le mystère de ce qu'on appelle le _droit d'intervention_

s'explique très-logiquement, malgré ses obscurités et ses

contradictions.

L'intervention d'une puissance chez une autre est illicite quand il

s'agit de s'immiscer dans les intérêts purement nationaux et

intérieurs d'un peuple, libre de ses volontés et de son mode de

gouvernement ou de dynastie chez lui-même.

L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays

franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses

traités, sa géographie, et porte atteinte, les armes à la main, au

_droit public_, propriété commune de l'Europe, et que l'Europe

garantit à la civilisation générale.

C'est le beau phénomène de la solidarité du genre humain. Liberté chez

vous, inviolabilité de chacun, répression d'un seul par tous quand un

seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le

droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rédigé; mais il

est écrit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces

deux législations divines de la civilisation. C'est là la religion

internationale et universelle des nations: les congrès en sont les

synodes. Anathème sur le roi, le peuple ou le conquérant qui ne

reconnaît pas le droit public: qu'il soit l'excommunié de la

civilisation!

V

Voilà le code de la diplomatie dans les temps réguliers et dans

l'Europe honnête.

Mais, en dehors de cette sphère plus ou moins régulière et plus ou

moins morale de la diplomatie, il y a la sphère des passions, des

cours, des républiques, des cabinets, des conquérants; sphère où se

meut une diplomatie plus ou moins intéressée, égoïste, ambitieuse,

immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux

diplomates, selon que leurs caractères, leurs pensées, leurs vues, se

proposent des succès plus légitimes ou plus illégitimes, par des

moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large

sphère des affaires nationales ou européennes que les grandes

individualités diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration

ou pour la réprobation de l'histoire. C'est là que les ministres

véritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de

Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous,

et laissent la postérité prononcer à distance sur la valeur, sur la

vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habileté, sur la moralité

enfin de leurs négociations, à la honte, à la gloire ou à la perte de

leur pays.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 92 / 171 题