Ce droit public, ce droit des gens, a ses règles écrites, aussi
inviolables, aussi sacrées que le droit privé entre les individus.
Celui qui les viole est hors la loi; tout le monde a le droit de
guerre contre lui; c'est le grand _anarchiste_ de la société
internationale, c'est l'_insurgé_ contre la civilisation: car le droit
public, c'est la civilisation. Les diplomates sont les légistes des
peuples civilisés.
Une Europe qui ne reconnaîtrait pas de droit public, ou qui ne le
ferait pas respecter, serait une barbarie universelle; le monde y
serait joué aux dés tous les jours. Tous les peuples ont le droit ou
le devoir de courir sus à celui qui s'insurge contre le droit public:
car ce droit public n'appartient pas seulement à une nation, il
appartient à toutes.
C'est ici que le mystère de ce qu'on appelle le _droit d'intervention_
s'explique très-logiquement, malgré ses obscurités et ses
contradictions.
L'intervention d'une puissance chez une autre est illicite quand il
s'agit de s'immiscer dans les intérêts purement nationaux et
intérieurs d'un peuple, libre de ses volontés et de son mode de
gouvernement ou de dynastie chez lui-même.
L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays
franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses
traités, sa géographie, et porte atteinte, les armes à la main, au
_droit public_, propriété commune de l'Europe, et que l'Europe
garantit à la civilisation générale.
C'est le beau phénomène de la solidarité du genre humain. Liberté chez
vous, inviolabilité de chacun, répression d'un seul par tous quand un
seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le
droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rédigé; mais il
est écrit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces
deux législations divines de la civilisation. C'est là la religion
internationale et universelle des nations: les congrès en sont les
synodes. Anathème sur le roi, le peuple ou le conquérant qui ne
reconnaît pas le droit public: qu'il soit l'excommunié de la
civilisation!
V
Voilà le code de la diplomatie dans les temps réguliers et dans
l'Europe honnête.
Mais, en dehors de cette sphère plus ou moins régulière et plus ou
moins morale de la diplomatie, il y a la sphère des passions, des
cours, des républiques, des cabinets, des conquérants; sphère où se
meut une diplomatie plus ou moins intéressée, égoïste, ambitieuse,
immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux
diplomates, selon que leurs caractères, leurs pensées, leurs vues, se
proposent des succès plus légitimes ou plus illégitimes, par des
moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large
sphère des affaires nationales ou européennes que les grandes
individualités diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration
ou pour la réprobation de l'histoire. C'est là que les ministres
véritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de
Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous,
et laissent la postérité prononcer à distance sur la valeur, sur la
vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habileté, sur la moralité
enfin de leurs négociations, à la honte, à la gloire ou à la perte de
leur pays.