L'attitude de cet adolescent était conforme à cette stature et à ce
visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des réponses
justes et brèves, silence presque toujours révélateur de sérieuses
puissances d'esprit: les amphores les plus hermétiquement fermées ne
sont-elles pas celles qui contiennent les plus précieux parfums? Une
convenance naturelle; ce bon ton inné, qui n'est que le rapport juste
de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore,
cadencé et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes;
un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant
ceux qu'il écoutait; la dignité d'un coeur libre dans la déférence
d'un disciple ou d'un fils: voilà ce rare jeune homme.
Il devait plus tard faire partie de notre intérieur de famille pendant
quelques années; compagnon volontaire de mes travaux et de mes
tribulations intimes à la ville et à la campagne, mais compagnon sans
intérêt, auxiliaire sans solde, payé en amitié comme il assistait en
tendresse, génie familier et serviable du foyer, _genius loci_, comme
Cicéron l'écrit d'un de ses secrétaires à qui il enseignait
l'éloquence, et qui polissait ses harangues à _Tusculum_.
Ce jeune homme, aussi heureusement doué des dons de la famille et de
la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a
donné, depuis, son nom et son coeur à une jeune femme accomplie de
beauté, d'éducation et de vertu, fille d'une famille d'élite de mon
voisinage en Mâconnais. Il y vit aimé, indépendant, studieux, dans ce
délicieux loisir des jeunes années, repos d'une union formée par le
coeur, _lune de miel_ prolongée de l'existence, où la destinée bien
rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans
mélange d'amertume à ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme
une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lèvres! Il
est doux, même pour les misérables, de contempler ces félicités
complètes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins
il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais
rêves, il y a aussi de phénoménales réalités.
Cependant la pensée fait partie du bonheur. Même au sein des loisirs,
de l'amour, de la famille, l'âme ne perd pas son activité; seulement
son activité est volontaire. Le génie et la fantaisie se tiennent par
la main pour rêver et chanter ensemble à leur heure, ou bien pour
(comme dit Virgile, connaisseur en indolence).
_Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ._
Dans un tel état de l'âme en équilibre sur son bonheur, on aimerait
assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et à
l'amour: ce serait une décoration domestique qui ornerait le fronton
du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent
l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pénétrer leurs bouffées
enivrantes par les fenêtres de la chambre à coucher et qui font envier
au passant cette paix.
Mais, si la gloire a quelques inconvénients inséparables des
retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du poëte, alors
on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu'à sa mesure, c'est-à-dire
une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchotée à
l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la
famille: «Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit
de peur d'éveiller l'enfant et la mère, et surtout de peur d'éveiller
la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, _moi aussi_,
je serais célèbre si je ne dédaignais pas la célébrité. Mais je ne
veux être qu'_amateur_, _dilettante_, selon le mot des Italiens: c'est
le meilleur rôle dans tous les arts, et même dans toutes les
carrières de la vie civile; on goûte, on jouit, on juge, on s'essaye,
et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a
point d'ennemis.»