LAMARTINE.

LVIIIe ENTRETIEN.

I

C'est vers ce même arbre du ravin de Saint-Point que nous vîmes

s'avancer, quelque temps après, un autre jeune poëte, encore inconnu à

lui-même et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de

ces timides aveux de talent qui ressemblent à une première confidence

d'amour confessé en rougissant, à demi-voix et dans le demi-jour, à

l'oreille de la première personne aimée. C'est ainsi que le modeste et

mélancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours

ajournant sa gloire, publiait à un petit nombre d'exemplaires, pour

quelques amis de régiment et pour quelques voisins de campagne, _le

Lépreux de la cité d'Aoste_, cet évangile des infirmes, ce manuel des

lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombée dans la nuit du

coeur désespéré et résigné d'un misérable, pour arracher des ruisseaux

d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce

siècle.

Nous avions entrevu, plusieurs années avant cette époque, ce jeune

homme, qui n'était encore qu'un bel adolescent, marqué au front de ce

double cachet du génie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son père

nous l'avait amené un jour à Paris: bien que nous fussions resté

plusieurs années sans le revoir, sa figure nous était demeurée gravée

dans la mémoire de l'oeil, comme un de ces songes qui passent devant

notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux après

de longs jours écoulés.

Il avait dix-huit ans à peu près au calendrier de sa vie légale, mais

il en avait soixante à la gravité des traits. On eût dit que cet

enfant avait deviné le sérieux et les tristesses de l'existence, et

que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son étoile, comme

on dit aujourd'hui, lui avait déchiré dès le berceau le voile qui

dérobe l'horizon humain à tout homme destiné à vivre dans ce monde

fantastique en écartant des fantômes pour marcher à des ombres.

Il était grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par

l'extrémité inférieure, les pieds, et qui semblent prêts à s'élever

dans l'atmosphère; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes;

sa tête oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une

proéminence visible au sommet du crâne, cette coupole intérieure où

les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinité de

leur pensée.

Cette tête était ornée par derrière et voilée par-devant d'une belle

chevelure indécise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque

sur ses épaules, et d'où sortait, au mouvement de sa main, un front

limpide, mais déjà plein de je ne sais quoi, pensées ou rêves, poésie

future ou sagesse prématurée.

Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette âme, la

froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des déceptions; deux

larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rêvaient

dans la sérénité sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits était

sans inflexion irrégulière du moule; la nature, sûre de ses lignes,

avait modelé cette tête: le nez grec d'une statue de Phidias, la

bouche aux lèvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des

bustes éthiopiens dans le musée du Vatican à Rome; le menton ferme et

proéminent d'un des élèves studieux de Platon dans le tableau de

l'_École d'Athènes_, de Raphaël. C'est le signe de l'étude, donné par

la nature ou par l'habitude, à tous ceux dont la vocation est de

penser; malheur à ceux dont le menton manque ou fuit en arrière! la

base manque à la main qui veut appuyer le visage. Ceux-là ont la

légèreté de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils

effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui

manquent de balancier pour se tenir en équilibre sur le vide de leurs

facultés. La pensée a besoin de méditation pour mûrir; le caractère a

besoin de force pour résister: où est la réflexion, où est le

caractère, dans une tête qui ne peut s'appuyer sur la main?

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 64 / 171 题