On est déjà bien loin des mâles imprécations des premières pages. Le
poëte essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied
mal à cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que,
si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter
bien vite dans sa sphère montagneuse de paix, d'amour, de religion, et
il a raison. Cependant lisez encore cette dernière page:
Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes:
Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes.
Au moins nous y marchons libres et frémissants,
Et jamais coudoyés par d'indignes passants.
Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse:
L'édifice est construit de bassesse et de ruse.
Passons, pleurant ces jours si tristement vécus;
Poëtes et penseurs, nous sommes les vaincus.
Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre défaite,
Suivons-les au désert sans détourner la tête;
Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos dédains,
Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins;
Une vengeance est prête, elle peut nous suffire.
Voyez-vous cette foule essayer de sourire,
Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas?
Vous êtes le remords qui les suit pas à pas;
De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture,
Vos paisibles mépris font déjà leur torture;
Vous avez pour troubler leur magique festin
Cet invincible espoir qui commande au destin.
«Épargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles,
Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles;
Survis, et tu rendras par ta seule fierté
Des autels à nos dieux, à nous la liberté!»
Ce sont là de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes âmes dans le
goût de l'honnête, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le
vertige des illusions, des perfectionnements indéfinis, qui sont du
ciel, mais pas de cette terre, où tout est fini et borné. La liberté
qu'il aime n'est que la dignité de l'homme social: elle n'est ni son
délire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant
librement dans les âmes; sa république, c'est la règle de l'ordre
moral et politique imposée à tous par tous pour qu'il n'y ait place à
aucune tyrannie, pas même à celle du peuple, la pire de toutes, parce
qu'elle est sans règle, sans responsabilité et sans vengeur. Aussi ses
beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles
contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de
servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chérir l'homme dans le
poëte, comme nous honorons et nous chérissons le poëte dans le
citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! _Spes
altera Romæ!_