XXX

On est déjà bien loin des mâles imprécations des premières pages. Le

poëte essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied

mal à cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que,

si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter

bien vite dans sa sphère montagneuse de paix, d'amour, de religion, et

il a raison. Cependant lisez encore cette dernière page:

Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes:

Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes.

Au moins nous y marchons libres et frémissants,

Et jamais coudoyés par d'indignes passants.

Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse:

L'édifice est construit de bassesse et de ruse.

Passons, pleurant ces jours si tristement vécus;

Poëtes et penseurs, nous sommes les vaincus.

Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre défaite,

Suivons-les au désert sans détourner la tête;

Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos dédains,

Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins;

Une vengeance est prête, elle peut nous suffire.

Voyez-vous cette foule essayer de sourire,

Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas?

Vous êtes le remords qui les suit pas à pas;

De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture,

Vos paisibles mépris font déjà leur torture;

Vous avez pour troubler leur magique festin

Cet invincible espoir qui commande au destin.

«Épargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles,

Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles;

Survis, et tu rendras par ta seule fierté

Des autels à nos dieux, à nous la liberté!»

Ce sont là de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes âmes dans le

goût de l'honnête, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le

vertige des illusions, des perfectionnements indéfinis, qui sont du

ciel, mais pas de cette terre, où tout est fini et borné. La liberté

qu'il aime n'est que la dignité de l'homme social: elle n'est ni son

délire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant

librement dans les âmes; sa république, c'est la règle de l'ordre

moral et politique imposée à tous par tous pour qu'il n'y ait place à

aucune tyrannie, pas même à celle du peuple, la pire de toutes, parce

qu'elle est sans règle, sans responsabilité et sans vengeur. Aussi ses

beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles

contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de

servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chérir l'homme dans le

poëte, comme nous honorons et nous chérissons le poëte dans le

citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! _Spes

altera Romæ!_

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 63 / 171 题