Mais, pendant que je lisais ces _Heures_ précieuses de Laprade, une
nouvelle note éclatait très-inattendue sur son mélodieux instrument:
c'était la note politique.
Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du
temps où nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la liberté
régulière, le patriotisme honnête renfermé dans les bornes du droit
public, la grandeur irréprochable de notre pays, pourvu que cette
grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations,
qui ont le même droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous
les lois que le temps a légitimées pour tous les peuples. Nous
détestons les servitudes militaires, qui font prévaloir par la
conquête la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer
au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dégoûte: ces
grands homicides d'armées qu'on appelle des _batailles_ ne nous
paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des
jeux de l'ambition. Nous gémissons sur ces éblouissements stupides des
peuples qui déifient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui
semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgré
cela, nous n'aimons pas la poésie politique: c'est aux grands
philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vérités dans leurs
livres ou dans leurs harangues; la poésie n'y doit pas toucher, ou
elle ne doit y toucher que bien rarement.
Elle ne doit pas se mêler de politique en vers, pour plusieurs
raisons: d'abord, parce que la poésie ne parle pas aux masses, excepté
dans quelques chants de Tyrtée, aussi fugitifs que la bataille;
ensuite parce que, la poésie étant la langue de l'immortalité, et la
prose étant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se
confondre. La poésie est absolue, et ne doit chanter que les choses
absolues comme elle; la politique est relative, passagère, locale,
nationale, circonstantielle. C'est à la prose de parler de ce qui
passe; c'est à la poésie de parler de ce qui est éternel. Le vers se
rabaisse en descendant du ciel ou du coeur aux misères fugitives du
moment.