Mais, à la fin du volume, l'idylle se transforme en épopée, et le
Pétrarque moderne devient, dans deux ou trois belles ébauches
héroïques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on
sent le bonheur intime à travers ses rugissements de poëte indigné;
car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis
politiques, ni l'exil, ni le veuvage du coeur; heureux fils, heureux
amant, heureux père! S'il a une Béatrix dans le ciel, il en a une sur
la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mérite par
son caractère, de la même trempe que son génie; car, au milieu de
cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux
siffleurs qui profanent depuis dix ans la poésie par des indécences ou
des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour
allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honnêteté à la haute
littérature. Ils sont les poëtes de la fantaisie: il est le poëte de
l'honnêteté. Ce caractère de l'honnête dans le beau n'est pas
seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalité
dans le poëte; car on peut corrompre son siècle, mais la postérité est
incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il
ne donne jamais la gloire. La gloire est honnête, quoi qu'on en dise.
Un scandale éclatant, ce n'est pas la gloire: c'est un éternel mépris.
Les poésies de Laprade seront recueillies dans les familles honnêtes
des champs, sur ces tablettes de la chambre à coucher auxquelles on
laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et
qui portent les livres de piété qu'on feuillette le dimanche en allant
au temple. Ces poésies sont des _Heures_ de l'âme poétique; ces vers
sentent l'encens.