Longue fut la journée par les heures, brève par les entretiens à coeur
ouvert qui nous l'abrégèrent.
Je connaissais, par des fragments recueillis déjà dans des recueils ou
dans la mémoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces
vers, pensés dans le ciel et écrits sur la terre, m'avaient transporté
en idée au cap Sunium. C'est là que Platon méditait à haute voix, en
prose, sur la nature, sur l'immortalité, sur le Dieu unique, incarné
en esprit et en vérité, dont les divinités sensuelles et successives
de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce, n'étaient que les symboles
adorés par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.
Les vers de Laprade m'avaient semblé avoir la transparence sereine,
profonde, étoilée, des songes de Platon. Ils m'avaient rappelé aussi
Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthénon; ces
vers, solides et splendides comme le bloc taillé et poli par le ciseau
de Phidias, avaient à mes yeux la forme et l'éclat des marbres du
Pentélique, et un peu aussi de l'immobilité et de la majesté de ces
marbres. La muse de Laprade était la plus divine des statues, mais une
statue; le poëte était le grand statuaire de notre siècle, un Canova
en vers, taillant la pensée en strophes, un sculpteur d'idées. C'était
un assez beau partage dans un siècle où tant de poëtes avaient voulu
chercher la perfection dans l'_art_, au lieu de la chercher dans son
élément éternel, le BEAU! Il s'est bien animé depuis.