XVIII

Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans

nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts

inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des

enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui

faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte

penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle

ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non

des idées, et que, le coeur étant le foyer de toute chaleur dans

l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le

poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne

pouvait que l'illuminer et l'éblouir.

«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à

incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et

la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à

adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière,

mon enthousiasme n'est que mon encens.

--Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas

un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de

la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la

foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous

sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le

plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est

la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des

hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa

gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours

assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos

mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et

pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant

solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la

création. Et puis le coeur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un

père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins

vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir

dans votre coeur des fibres plus émues et plus consonnantes au coeur

humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités

passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel,

vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et

la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa

jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique:

il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il

n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des

larmes; l'émotion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a passé

dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi

l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 51 / 171 题