Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans
nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts
inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des
enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui
faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte
penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle
ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non
des idées, et que, le coeur étant le foyer de toute chaleur dans
l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le
poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne
pouvait que l'illuminer et l'éblouir.
«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à
incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et
la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à
adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière,
mon enthousiasme n'est que mon encens.
--Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas
un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de
la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la
foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous
sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le
plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est
la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des
hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa
gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours
assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos
mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et
pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant
solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la
création. Et puis le coeur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un
père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins
vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir
dans votre coeur des fibres plus émues et plus consonnantes au coeur
humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités
passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel,
vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et
la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa
jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique:
il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il
n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des
larmes; l'émotion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a passé
dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi
l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»