Ce nouvel hôte montait d'un pas timide et hésitant vers notre groupe
de famille.
Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me
le nomma: c'était M. de Laprade.
Sa seule physionomie me l'aurait nommé; il était jeune, grand, élancé,
la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu
et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par
beaucoup de voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une
expression générale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la
physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression,
c'est-à-dire la physionomie d'un jeune solitaire qui écoute des voix
célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du feu
doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se
répand sur les choses visibles d'ici-bas.
Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise
et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première
parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le
puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la
lenteur de l'écho la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi
du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: «Ce jeune
homme a un grand abîme en lui; le creux de son âme ne peut être comblé
par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour,
la poésie, ces trois choses sans mesure!»