L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine,
peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce
grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations
l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, _de
la mort de ceux qui ont trop aspiré_. Decaine était las de mesurer
l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la
réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les
artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste
et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la
terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du
temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais
désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau
pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre méconnue
ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà
mon oeuvre, jugez-moi!»
Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand
elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le
délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la
maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas
lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel,
lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux
contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le
pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu
du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui
souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant
souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure
muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et
qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir.
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