Ce jour-là, nous reposions, paisiblement adossés aux arbres, la tête à
l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des
jeunes poëtes et des jeunes femmes de Boccace, épars à l'abri des pins
parasols et des cyprès de Florence dans les tableaux du _Décaméron_.
Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme
les chênes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers
étaient en ce moment en visite ou plutôt en _villégiature_ avec nous,
sous ce même toit, sous ces mêmes chênes qui avaient abrité ensemble
autrefois le génie adolescent de Victor Hugo et l'esprit
péripatéticien et _discinctus_ de Charles Nodier.
L'un de ces artistes était le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du
piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui
jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au
vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs
d'électricité sans les avoir recueillis dans la moindre nuée.
La brise seule aurait pu écrire ses improvisations vagabondes,
échevelées comme la belle tête blonde de l'Hoffmann de la musique.
Mais ce télégraphe électrique de l'oreille qui fixera un jour ces
fugitivités de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'était pas
encore inventé; ces notes ne se fixaient qu'à l'état d'impression dans
nos âmes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano
du salon, aux clartés de la lune, les fenêtres ouvertes, les rideaux
flottants, les bougies éteintes, et que les bouffées des haleines
nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos
étonnés des bois et des eaux.
Dans les cabanes émerveillées de la plus haute montagne, les jeunes
garçons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se
penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la
vallée s'était transformée en un orgue d'église, où les anges jouaient
des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.