VIII

À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en

faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par

des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le

ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à

l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme

creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir

abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes

pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des

basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la

porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent

sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de

pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large

escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les

vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les

vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères,

tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs

boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à

l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.

Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on

porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare,

depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes

à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts

dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de

châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes

jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis

ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine

discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations

qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des

monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les

profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents;

les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge;

les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers

séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les

abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons

variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament

diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage

comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou

uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la

pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y

assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la

nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un

caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 42 / 171 题