À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en
faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par
des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le
ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à
l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme
creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir
abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes
pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des
basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la
porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent
sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de
pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large
escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les
vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les
vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères,
tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs
boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à
l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.
Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on
porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare,
depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes
à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts
dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de
châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes
jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis
ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine
discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations
qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des
monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les
profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents;
les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge;
les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers
séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les
abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons
variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament
diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage
comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou
uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la
pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y
assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la
nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un
caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.