IX

À un millier de pas du château, on va ordinairement, après le repas du

matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tiède descend

jusqu'à une vaste prairie en pente, où paissent les juments, les

poulains et les vaches des étables. Un chemin rude, pavé de cailloux

roulants, bordé d'épines, d'orties, de ronces, encaissé entre deux

buissons, conduit à ce bois. En se confondant par petits bouquets avec

les prairies à mi-côte, il forme une espèce de golfe herbeux, où la

pente naturelle amène et recueille ses eaux. Une source intarissable y

tombe, avec un suintement sonore et mélancolique, dans un bassin bordé

de frênes et de coudriers.

On s'y arrête un moment pour respirer la fraîcheur humide du bassin,

et pour contempler les belles images renversées des frênes qui se

peignent dans son miroir noirâtre, et pour voir les beaux insectes

ailés appelés dans le pays _demoiselles des lacs_, patiner dans les

rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable à l'acier,

bleue et liquide, de l'étang.

Mais l'extrême fraîcheur de ces feuilles, éternellement trempées dans

le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empêche de s'y arrêter

longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas à une

halte, aussi ombragée, mais moins ténébreuse.

C'est un bouquet de chênes de haute futaie, épargnés jusqu'à ce jour

par la hache des anciens propriétaires du domaine. Les arbres,

clair-semés sur un gazon grisâtre perpétuellement tondu par les

moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses,

comme des mâts de barques de pêcheurs battus des vents sur une mer

houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chênes de cent

ou de deux cents ans. J'espérais les respecter toujours et les

réserver à d'autres générations pour la grâce du paysage: hélas! la

nécessité cruelle en a abattu sous la cognée le plus grand nombre;

ils sont tombés en gémissant, moins que mon coeur, de leur chute

anticipée; un beau nuage d'ombre a été balayé avec eux de ce mamelon

aux flancs de la vallée. En 1848, j'en avais conservé soixante des

plus beaux, comme une réserve de paix et d'obscurité pour les jours

d'été; cette année, j'ai été contraint de sacrifier le reste à la

nécessité, plus exigeante encore. Je n'en ai conservé que treize, en

mémoire des treize poiriers de Laërte dans Homère. Parmi ces treize

chênes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn,

parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai

écrit ce poëme, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le

chêne tombera encore, et le poëte aussi. La France est inexorable: «Tu

t'es mis en servitude pour ton pays, répond-elle à ceux qui lui

palpent en vain le coeur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye

ta rançon avec la sève de tes arbres et avec le sang de tes veines.

Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tête, une ombre sur ton

front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni

de harangues, ni de poëmes; va où va la feuille morte de tes anciens

chênes, à tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a

pas chargé de tes loisirs!»

Et c'est vrai. Je n'ai rien à y redire.

X

Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de

midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est là que

nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la

journée. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses

causeries; les enfants jouaient à distance sur la pelouse, rapportant

de temps en temps à leurs jeunes mères les beaux insectes à cuirasse

de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides

tombés des branches avec leur duvet encore tout chaud du coeur de la

mère et de la poitrine des petits envolés. Les chiens dormaient, leurs

têtes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'étaient les plus

douces heures muettes de la journée d'été.

Les chênes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se

prêter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs

branches, à toutes les attitudes des hôtes des bois. Ils nous

connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants

familiers du château. La famille, en effet, s'étend bien plus loin que

le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les

plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne

pardonnerai à mon pays de m'avoir forcé, par sa dureté de coeur, à

vendre, en pleurant sur sa crinière, mon dernier cheval de selle,

nourri, élevé, dressé par ma main, pour payer de quelques pièces d'or,

or à mes yeux sacrilége, une dette que j'aurais préféré payer de

quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la

chair de l'homme, que les malédictions de ceux qui aiment la nature

animée retombent à jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier

animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des

Champs-Élysées, je détourne la tête, je pâlis; et, si l'on me dit:

Qu'avez-vous? je réponds: «Ce que j'ai? Je viens de voir passer une

portion de mon coeur détachée de ma poitrine. Maudite soit la France,

qui s'arrêterait tout entière pour arracher une épine du pied nu d'un

passant, mais qui ne se détournerait pas de son sentier pour arracher

une épine morale du coeur d'un homme sensible, puni d'avoir trop

aimé!»

Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais

tu seras punie pour avoir resserré ton coeur, comme je le suis pour

avoir trop élargi le mien.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 43 / 171 题