Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et
où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un
reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide
paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus
recueillie dans son ombre, plus caressante à l'oeil qu'à l'ordinaire.
Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant.
Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le
bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un
coup de crayon d'un paysagiste.
Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au
confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées
de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes.
Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes
latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher,
en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa
date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château,
crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous
leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs
surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales
d'étages.
Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à
trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication
aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas,
croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux
les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les
parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets
pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par
intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes
de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des
poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les
basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs
niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des
roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au
penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des
étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des
bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les
branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à
l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive
des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le
cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers
les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les
toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui
se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des
légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans
l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du
matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui
éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit
successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour
entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la
nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au
souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de
beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles
voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.