Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille,
prêts à partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces
journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le
plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le
paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble
vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par
chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que
je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas
bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma
place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu
respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais
pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour
attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma
source, sous les pervenches du jardin?»
Le coeur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de
la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se
dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux
ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce
que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je
n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur
ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour
de moi?