VI

Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille,

prêts à partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces

journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le

plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le

paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble

vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par

chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que

je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas

bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma

place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu

respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais

pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour

attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma

source, sous les pervenches du jardin?»

Le coeur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de

la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se

dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux

ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce

que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je

n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur

ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour

de moi?

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 40 / 171 题