Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque
parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et
quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les cloîtres
lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se groupèrent comme un essaim de
colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertèrent, se
convièrent à quitter ensemble la ville infestée, et à se réunir, en
dépit de la mort, dans une de ces délicieuses _villas_ qui
blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprès et des
cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils
y menèrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer
naquirent de leurs loisirs d'été à l'ombre des arbres, au
gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai
jamais pu lire ce ravissant exorde en récit du _Décaméron_ de Boccace,
sans y voir une fidèle image des bienfaits de la mémoire. Elle nous
sépare des temps où nous vivons et nous reporte aux temps où nous
voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette délectation de
coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les
jours où je connus pour la première fois ce poëte ami, Victor de
Laprade, auteur digne d'être nommé à côté de Boccace et de Pétrarque,
digne d'avoir vécu à Florence dans le temps des néo-platoniciens
d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.
V
Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de décrire à plaisir le site où
je rencontrai ce poëte. C'était dans l'été de l'année 1844, une de ces
années pleines et triples de ma vie, où les hivers étaient remplis par
la politique et la tribune, les printemps par la poésie et
l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers
l'Orient, vers les Pyrénées, vers les Alpes, vers les îles de Naples,
vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre,
aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les
prairies argentées de leur premier givre, à Saint-Point.