Vous souvient-il de ces délicieuses pages de Boccace, un des esprits
les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes
les littératures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un
désastre universel naquit le _Décaméron_, qui amusera le monde tant
qu'il restera un sourire sur les lèvres de l'humanité?
La peste décimait Florence; les vivants ne suffisaient plus à
ensevelir les morts; les cantiques funèbres qui accompagnent les
cortéges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gémir; les
tombereaux précédés d'une clochette pour annoncer leur passage aux
survivants s'arrêtaient le matin de porte en porte, pour emporter
comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort
avait fait tomber de tous les étages pendant la nuit; on ne se fiait
pas même pour une heure à l'amitié ou à l'amour; on n'était pas sûr de
retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, à
la maison en gage à la contagion invisible; le moindre adieu était un
éternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir était mort avec
tant de morts.