XVI

Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna

que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre

mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en

Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma

valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller

m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le

littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle

où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de

jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu

une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît

jamais.

Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en

rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour

la première fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et

dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi

de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination

ou mon coeur.

La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente

comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les

pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent

emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse

qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron;

les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs

légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes,

s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de

girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des

terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de

marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre

sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son

gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un

éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait

pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et

terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le

vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs

plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à

son amant sur le fatal balcon du palais de son père.

Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces

murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste

avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille,

d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans

le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle

halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y

a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie

lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes

jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu

n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de

l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un

ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina,

ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous

étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par

l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé,

une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui

ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je

reviendrais d'où je viens!»

Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan

boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs

de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les

lames de la plage en attendant le vent de terre.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 28 / 171 题