Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna
que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre
mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en
Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma
valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller
m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le
littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle
où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de
jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu
une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît
jamais.
Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en
rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour
la première fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et
dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi
de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination
ou mon coeur.
La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente
comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les
pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent
emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse
qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron;
les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs
légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes,
s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de
girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des
terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de
marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre
sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son
gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un
éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait
pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et
terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le
vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs
plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à
son amant sur le fatal balcon du palais de son père.
Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces
murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste
avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille,
d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans
le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle
halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y
a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie
lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes
jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu
n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de
l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un
ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina,
ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous
étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par
l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé,
une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui
ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je
reviendrais d'où je viens!»
Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan
boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs
de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les
lames de la plage en attendant le vent de terre.