Cependant ce défaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il
fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-même. Il a chanté
pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme était éternel,
on voit qu'il chanterait avec la même verve pendant l'éternité.
Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi
le dernier soir de notre séjour à Venise. Le chanoine n'écoutait plus:
il lisait pieusement son bréviaire à l'avant de la barque. Le
professeur, toujours enthousiaste de son poëte favori, s'efforçait en
vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses
inflexions de voix étudiées sur les délicatesses de style des derniers
chants. Thérésina, les yeux couverts par les tresses dénouées de ses
fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de
marbre de sa mère. Léna tantôt souriait par complaisance pour le
professeur, tantôt paraissait rêveuse suivre de l'oeil sur la mer les
fantômes du poëte ou d'autres fantômes de son propre coeur. Quant à
moi, je ne riais déjà plus des facétieuses fantaisies de l'Arioste;
l'ombre de la prochaine séparation pesait évidemment sur l'esprit de
tous.
Notre bonheur, bonheur vague, indéterminé, indécis comme l'horizon du
soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. Était-ce la mère,
était-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la
présence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne
cherchais pas à le savoir; mais c'était l'ensemble de cette situation,
c'était ce groupe aimable, naïf, accompli, dont chaque figure était
nécessaire à l'autre, et dont on ne pouvait en détacher une sans que
le charme fût anéanti.
La souriante Léna semblait préoccupée des mêmes pensées que moi, sans
se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette
longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et
chimériques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient
avoir pris un corps et une âme dans sa pensée, mais quel corps et
quelle âme? nous n'osions pas le lui demander, et elle-même ne se le
disait peut-être pas encore. Quoi qu'il en fût, ce livre, commencé
dans la gaieté, se terminait dans la mélancolie; l'imagination, à
dix-neuf ans et à vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas
solliciter trop vivement, même par des badinages; les feux follets de
l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur.
«Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Léna à la fin de la
soirée, en s'efforçant de provoquer un sourire de mes lèvres par un
demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense déjà plus;
mais je penserai éternellement à la scène et à la société où j'ai
écouté ces badinages d'un grand poëte! Un grand poëte cependant
est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le à Thérésina; est-ce que
vingt fois, pendant la lecture, au moment où les touchantes aventures
de Ginevra, d'Angélique, de Médor, d'Isabelle, suspendaient sa
respiration et faisaient nager ses yeux dans une rosée de larmes, elle
n'a pas frappé du pied avec impatience le pavé de la grotte ou le
plancher de la gondole en maudissant le poëte? Pourquoi? parce qu'il
se remettait à badiner au milieu d'une scène pathétique, et qu'il se
plaisait à changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi
sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il?
C'est que le visage grimace au lieu d'être attendri, c'est qu'il y a
une perpétuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par
suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de
température que le poëte donne ainsi à l'âme en soufflant le chaud et
le froid.--Ah! c'est bien cela, s'écria la charmante enfant, en
applaudissant à ma critique; il me semblait à chaque instant que le
poëte, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tiède et de
l'eau glacée dans le coeur! Voilà pourquoi, malgré tout le plaisir
que j'ai éprouvé en écoutant les belles histoires de Ginevra et
d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre poëte; il a trop l'air de se
moquer de moi.
--Vous le voyez, dis-je à la comtesse, voilà la critique de la nature;
c'est aussi la mienne, c'est aussi la vôtre, j'en suis sûr.»
Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit
avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous
appelez un défaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est
précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de
l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne
l'épuise pas; il sait que le coeur humain est un instrument à deux
cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces
deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui
est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements
et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui
rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus
amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des
philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.--Cela peut bien
être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut
attendre que nous ayons soixante ans.
--Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de
la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre
âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en
est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre
âge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop
brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable
poëte de la vieillesse!
--Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse
devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence.
Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de
prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si
ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce
soit là un bel état de l'âme?
--C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de
sens la petite Thérésina.--Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de
l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le
rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver
qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux
infortunes, ni aux déceptions du coeur humain; c'est prendre la vie
gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature?
Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le
contre-pied de la nature.
--Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez
l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle
bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites
injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces
quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans
son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine
et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à
la plus exquise sensibilité!
--Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir
tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs
jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons
pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et
l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie,
soient taris ou évaporés dans nos âmes.
--Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore
bien de la lueur sous vos paupières.
--Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de
rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand
la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes,
les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour
l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons
d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand
nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos
chenets et ne songeant plus qu'à _faire l'heure, far l'ora_, comme
vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et
lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs
et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que
je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce,
ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur,
que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai
eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes
collines euganéennes.»
Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un
prochain départ. Le professeur ferma le livre.