XV

Cependant ce défaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il

fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-même. Il a chanté

pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme était éternel,

on voit qu'il chanterait avec la même verve pendant l'éternité.

Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi

le dernier soir de notre séjour à Venise. Le chanoine n'écoutait plus:

il lisait pieusement son bréviaire à l'avant de la barque. Le

professeur, toujours enthousiaste de son poëte favori, s'efforçait en

vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses

inflexions de voix étudiées sur les délicatesses de style des derniers

chants. Thérésina, les yeux couverts par les tresses dénouées de ses

fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de

marbre de sa mère. Léna tantôt souriait par complaisance pour le

professeur, tantôt paraissait rêveuse suivre de l'oeil sur la mer les

fantômes du poëte ou d'autres fantômes de son propre coeur. Quant à

moi, je ne riais déjà plus des facétieuses fantaisies de l'Arioste;

l'ombre de la prochaine séparation pesait évidemment sur l'esprit de

tous.

Notre bonheur, bonheur vague, indéterminé, indécis comme l'horizon du

soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. Était-ce la mère,

était-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la

présence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne

cherchais pas à le savoir; mais c'était l'ensemble de cette situation,

c'était ce groupe aimable, naïf, accompli, dont chaque figure était

nécessaire à l'autre, et dont on ne pouvait en détacher une sans que

le charme fût anéanti.

La souriante Léna semblait préoccupée des mêmes pensées que moi, sans

se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette

longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et

chimériques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient

avoir pris un corps et une âme dans sa pensée, mais quel corps et

quelle âme? nous n'osions pas le lui demander, et elle-même ne se le

disait peut-être pas encore. Quoi qu'il en fût, ce livre, commencé

dans la gaieté, se terminait dans la mélancolie; l'imagination, à

dix-neuf ans et à vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas

solliciter trop vivement, même par des badinages; les feux follets de

l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur.

«Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Léna à la fin de la

soirée, en s'efforçant de provoquer un sourire de mes lèvres par un

demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense déjà plus;

mais je penserai éternellement à la scène et à la société où j'ai

écouté ces badinages d'un grand poëte! Un grand poëte cependant

est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le à Thérésina; est-ce que

vingt fois, pendant la lecture, au moment où les touchantes aventures

de Ginevra, d'Angélique, de Médor, d'Isabelle, suspendaient sa

respiration et faisaient nager ses yeux dans une rosée de larmes, elle

n'a pas frappé du pied avec impatience le pavé de la grotte ou le

plancher de la gondole en maudissant le poëte? Pourquoi? parce qu'il

se remettait à badiner au milieu d'une scène pathétique, et qu'il se

plaisait à changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi

sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il?

C'est que le visage grimace au lieu d'être attendri, c'est qu'il y a

une perpétuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par

suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de

température que le poëte donne ainsi à l'âme en soufflant le chaud et

le froid.--Ah! c'est bien cela, s'écria la charmante enfant, en

applaudissant à ma critique; il me semblait à chaque instant que le

poëte, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tiède et de

l'eau glacée dans le coeur! Voilà pourquoi, malgré tout le plaisir

que j'ai éprouvé en écoutant les belles histoires de Ginevra et

d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre poëte; il a trop l'air de se

moquer de moi.

--Vous le voyez, dis-je à la comtesse, voilà la critique de la nature;

c'est aussi la mienne, c'est aussi la vôtre, j'en suis sûr.»

Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit

avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous

appelez un défaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est

précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de

l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne

l'épuise pas; il sait que le coeur humain est un instrument à deux

cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces

deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui

est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements

et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui

rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus

amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des

philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.--Cela peut bien

être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut

attendre que nous ayons soixante ans.

--Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de

la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre

âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en

est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre

âge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop

brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable

poëte de la vieillesse!

--Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse

devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence.

Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de

prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si

ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce

soit là un bel état de l'âme?

--C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de

sens la petite Thérésina.--Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de

l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le

rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver

qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux

infortunes, ni aux déceptions du coeur humain; c'est prendre la vie

gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature?

Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le

contre-pied de la nature.

--Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez

l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle

bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites

injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces

quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans

son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine

et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à

la plus exquise sensibilité!

--Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir

tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs

jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons

pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et

l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie,

soient taris ou évaporés dans nos âmes.

--Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore

bien de la lueur sous vos paupières.

--Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de

rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand

la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes,

les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour

l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons

d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand

nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos

chenets et ne songeant plus qu'à _faire l'heure, far l'ora_, comme

vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et

lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs

et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que

je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce,

ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur,

que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai

eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes

collines euganéennes.»

Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un

prochain départ. Le professeur ferma le livre.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 27 / 171 题