Après avoir déridé ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient à Roger; il
le conduit à Paris, auprès de Charlemagne. Roger demande Bradamante en
mariage; Charlemagne la lui refuse: il la réserve pour Léon, fils de
l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de
n'épouser que le chevalier par qui elle aura été vaincue dans un
combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive
dans un château fort. Roger part de son côté pour aller tuer son rival
Léon dans l'empire de Constantinople. Il combat à la tête des
Bulgares contre Constantin et Léon, son fils; il fait triompher les
Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un traître, il
est conduit à Constantinople et livré à Théodora dont il a tué le fils
dans la bataille. Enfermé par Théodora dans une tour obscure, on le
fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie.
Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix
de celui qui triomphera d'elle. Le généreux Léon, indigné de la lâche
vengeance de Théodora sa tante, étrangle le geôlier de Roger, le
délivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce
captif délivré par lui soit un rival, mais témoin de ses exploits
incomparables dans la bataille contre les Grecs, Léon, aussi modeste
qu'il est amoureux, propose à Roger de prendre son casque, sa
cuirasse, son cheval, et de combattre à sa place contre Bradamante.
Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-même, croiront que c'est lui,
Léon, qui a conquis ainsi l'héroïque beauté que les chevaliers se
disputent. Roger est forcé, par sa reconnaissance envers Léon son
libérateur, de se prêter à ce subterfuge; mais il gémit tout bas des
coups qu'il sera obligé de porter à celle qu'il adore. Il se déguise à
tous les yeux; il combat à pied de peur que son cheval Frontin, si
souvent caressé par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance
du bois le plus fragile, il en émousse la pointe; il revêt la cotte de
mailles de Léon. La description du combat est plus homérique encore
que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les
plus terribles images de la nature. Bradamante, après un combat qui
dure d'un soleil à la nuit, s'irrite de plus en plus de son
impuissance. «Ô malheureuse Bradamante! s'écrie le poëte, si tu savais
que celui dont ta colère et ta honte te font désirer la mort est ce
Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que
tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tête!» On sépare les
combattants sans que Roger ait fait ou reçu une blessure. Les pairs de
Charlemagne décident qu'après un si rude assaut supporté sans défaite
par le prétendu Léon, Bradamante doit être le prix légitime de sa
valeur.
Pendant la nuit, Roger, à qui Léon a rendu son armure véritable,
s'éloigne furtivement du camp, monté sur Frontin et marchant au hasard
où son cheval le mène; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se
résout à mourir de sa propre main dans la forêt; il desselle Frontin
et l'abandonne à lui-même, après l'avoir embrassé comme ayant été si
cher à sa Bradamante.
Bradamante, de son côté, ne poussait pas des gémissements moins
douloureux. Mais la guerrière Marphise, soeur de Roger, se présente à
Charlemagne au moment où ce roi des chrétiens va livrer Bradamante à
Léon. Elle déclare que cette belle héroïne est déjà l'épouse de son
frère Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait,
ne voulant ni mentir ni déjouer la bonne intention de Marphise. Roland
et Renaud, neveux de Charlemagne, se réjouissent de ce que la fleur
des héroïnes de leur armée ne deviendra pas la dépouille d'un prince
grec; les pairs décident que Roger et Léon combattront l'un contre
l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la
possession de Bradamante. Léon y consent, décidé à se laisser vaincre
et tuer plutôt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami
Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas.
Le généreux Léon le cherche partout, parvient à le découvrir,
l'arrache à son désespoir, le ramène au camp, avoue à Charlemagne la
ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage
des deux amants s'accomplit au milieu des fêtes dans la cour de
Charlemagne. Roger, toujours héros au milieu de son bonheur, tue le
jour même de ses noces le féroce Rodomont. Ainsi finit par un
démasquement général ce poëme rempli de travestissements et
d'imbroglios tantôt héroïques, tantôt comiques; les derniers chants
qui rendent à chacun et à chacune son nom, sa gloire, son amant, son
amante, ressemblent à ce dernier jour du carnaval de Venise, et à ce
premier jour de pénitence où tous les masques tombent à la fois de
tous les visages, et où les costumes de fantaisie et les déguisements
des saturnales font place à la vérité des figures et au bon sens. Mais
on sort de cette lecture comme d'un long bal masqué avec le tourbillon
dans la tête, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans
l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amusé, mais on s'est
peu intéressé; le plaisir trop long devient lassitude. En résumant
notre impression, cette lassitude devient le véritable jugement de ce
poëme: il est charmant, mais il est trop long; c'est là son seul
défaut, mais c'est le défaut du plaisir: la satiété!