XIV

Après avoir déridé ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient à Roger; il

le conduit à Paris, auprès de Charlemagne. Roger demande Bradamante en

mariage; Charlemagne la lui refuse: il la réserve pour Léon, fils de

l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de

n'épouser que le chevalier par qui elle aura été vaincue dans un

combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive

dans un château fort. Roger part de son côté pour aller tuer son rival

Léon dans l'empire de Constantinople. Il combat à la tête des

Bulgares contre Constantin et Léon, son fils; il fait triompher les

Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un traître, il

est conduit à Constantinople et livré à Théodora dont il a tué le fils

dans la bataille. Enfermé par Théodora dans une tour obscure, on le

fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie.

Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix

de celui qui triomphera d'elle. Le généreux Léon, indigné de la lâche

vengeance de Théodora sa tante, étrangle le geôlier de Roger, le

délivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce

captif délivré par lui soit un rival, mais témoin de ses exploits

incomparables dans la bataille contre les Grecs, Léon, aussi modeste

qu'il est amoureux, propose à Roger de prendre son casque, sa

cuirasse, son cheval, et de combattre à sa place contre Bradamante.

Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-même, croiront que c'est lui,

Léon, qui a conquis ainsi l'héroïque beauté que les chevaliers se

disputent. Roger est forcé, par sa reconnaissance envers Léon son

libérateur, de se prêter à ce subterfuge; mais il gémit tout bas des

coups qu'il sera obligé de porter à celle qu'il adore. Il se déguise à

tous les yeux; il combat à pied de peur que son cheval Frontin, si

souvent caressé par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance

du bois le plus fragile, il en émousse la pointe; il revêt la cotte de

mailles de Léon. La description du combat est plus homérique encore

que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les

plus terribles images de la nature. Bradamante, après un combat qui

dure d'un soleil à la nuit, s'irrite de plus en plus de son

impuissance. «Ô malheureuse Bradamante! s'écrie le poëte, si tu savais

que celui dont ta colère et ta honte te font désirer la mort est ce

Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que

tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tête!» On sépare les

combattants sans que Roger ait fait ou reçu une blessure. Les pairs de

Charlemagne décident qu'après un si rude assaut supporté sans défaite

par le prétendu Léon, Bradamante doit être le prix légitime de sa

valeur.

Pendant la nuit, Roger, à qui Léon a rendu son armure véritable,

s'éloigne furtivement du camp, monté sur Frontin et marchant au hasard

où son cheval le mène; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se

résout à mourir de sa propre main dans la forêt; il desselle Frontin

et l'abandonne à lui-même, après l'avoir embrassé comme ayant été si

cher à sa Bradamante.

Bradamante, de son côté, ne poussait pas des gémissements moins

douloureux. Mais la guerrière Marphise, soeur de Roger, se présente à

Charlemagne au moment où ce roi des chrétiens va livrer Bradamante à

Léon. Elle déclare que cette belle héroïne est déjà l'épouse de son

frère Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait,

ne voulant ni mentir ni déjouer la bonne intention de Marphise. Roland

et Renaud, neveux de Charlemagne, se réjouissent de ce que la fleur

des héroïnes de leur armée ne deviendra pas la dépouille d'un prince

grec; les pairs décident que Roger et Léon combattront l'un contre

l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la

possession de Bradamante. Léon y consent, décidé à se laisser vaincre

et tuer plutôt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami

Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas.

Le généreux Léon le cherche partout, parvient à le découvrir,

l'arrache à son désespoir, le ramène au camp, avoue à Charlemagne la

ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage

des deux amants s'accomplit au milieu des fêtes dans la cour de

Charlemagne. Roger, toujours héros au milieu de son bonheur, tue le

jour même de ses noces le féroce Rodomont. Ainsi finit par un

démasquement général ce poëme rempli de travestissements et

d'imbroglios tantôt héroïques, tantôt comiques; les derniers chants

qui rendent à chacun et à chacune son nom, sa gloire, son amant, son

amante, ressemblent à ce dernier jour du carnaval de Venise, et à ce

premier jour de pénitence où tous les masques tombent à la fois de

tous les visages, et où les costumes de fantaisie et les déguisements

des saturnales font place à la vérité des figures et au bon sens. Mais

on sort de cette lecture comme d'un long bal masqué avec le tourbillon

dans la tête, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans

l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amusé, mais on s'est

peu intéressé; le plaisir trop long devient lassitude. En résumant

notre impression, cette lassitude devient le véritable jugement de ce

poëme: il est charmant, mais il est trop long; c'est là son seul

défaut, mais c'est le défaut du plaisir: la satiété!

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 26 / 171 题