Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son
bon sens avec la liqueur qu'il a apportée de la lune. À l'instant où
il recouvre sa raison, le héros déteste la perfide Angélique.
Roger, pendant ces événements, fait naufrage et se sauve seul à la
nage dans une île déserte; il y trouve un ermite qui l'instruit dans
la foi chrétienne. L'ermite avait bâti de ses mains une petite
chapelle, tournée vers l'Orient, qu'il avait ornée avec soin des
coquillages et des dépouilles que la mer jetait sur la côte. Le flanc
opposé de la montagne offrait un aspect bien plus agréable et était
bien différent de celui que Roger avait été forcé de gravir. Un petit
bois descendait en pente douce jusqu'à la mer; le laurier, le myrte,
le genièvre, le palmier chargé de dattes, et des arbres fruitiers, y
croissaient sans culture, et leur fraîcheur était entretenue par une
fontaine pure qui, du haut du rocher, se distribuait en filets et
tombait en petites cascades entre ces arbres féconds.
L'ermite habitait depuis quarante ans cet ermitage, qu'il semblait que
le ciel eût choisi pour l'entretenir sans cesse dans la prière et la
contemplation. La vie frugale et saine qu'il y menait l'avait fait
parvenir à quatre-vingts ans, sans les infirmités qui tourmentent les
faibles mortels.
L'ermite alluma promptement du feu, couvrit la table de dattes et des
fruits de la saison. Roger sécha ses habits, reprit des forces, et
prêta de toute son âme une oreille attentive aux grandes vérités de
notre sainte loi. L'ermite, touché de ses dispositions, n'hésita pas à
lui conférer, dès le lendemain, le sacrement du baptême.
Roger, s'accommodant assez bien de cette habitation de l'ermite et
d'une chère frugale, passa plusieurs jours avec le saint anachorète,
qui, non-seulement lui parlait de tout ce qui tient à la religion,
mais l'instruisait aussi sur son départ prochain, et même sur la
postérité que le ciel lui destinait. Tout cet épisode respire la
sérieuse piété du Tasse et de Milton.
On passe de là, avec une surprise que les moeurs seules du temps
expliquent, à un chant rempli tout entier par l'histoire du petit
chien qui sème les perles, conte de fées dont les détails égalent
Boccace en grâce et le surpassent en poésie. Quoi de plus charmant
que la description des gentillesses du petit chien, conduit par
l'amant déguisé en ménétrier mendiant?
Adonis s'arrêta près de quelques cabanes voisines du château, jouant
d'une petite flûte, au son de laquelle le petit chien se mit à danser.
Le bruit des tours, de la danse et de la beauté de ce petit animal
parvint bientôt jusqu'à la belle Argie: elle fit appeler le pèlerin
dans sa cour, et c'est ainsi que commença l'aventure que le destin
réservait au vieux sénateur.
Le pèlerin se mit aussitôt à jouer plusieurs airs différents, et le
petit chien, ajustant ses sauts à la mesure, exécuta des danses
variées de tous les pays, et parut obéir à son maître avec tant
d'intelligence que tous ceux qui le regardaient ne prenaient pas le
temps de cligner les yeux et osaient à peine respirer.
Argie sentit le plus ardent désir de posséder un petit chien si
charmant, et envoya sa nourrice pour parler au pèlerin, auquel elle
fit offrir un prix considérable. L'adroit pèlerin se mit à sourire:
«Ah! vraiment, dit-il à la nourrice, quand vous auriez autant de
trésors qu'en pourrait désirer une femme intéressée, vous n'auriez pas
de quoi payer seulement une des petites pattes de mon chien, et pour
vous prouver que je dis la vérité, venez au moins avec moi,» dit-il à
la nourrice en la tirant à part. Il pria l'épagneul de faire présent
d'une belle pièce d'or à cette bonne dame. Le petit chien ne fit que
se secouer, la pièce tomba sur-le-champ. Le pèlerin la fit accepter à
la nourrice, en lui disant: «Vous voyez de quelle utilité ce charmant
petit animal m'est sans cesse; je ne lui demande jamais rien qu'il ne
me le donne à l'instant. Bagues, joyaux, diamants, perles, riches
habillements même, il me fournit tout ce que je veux. Vous pouvez donc
dire à votre belle maîtresse que mon chien peut passer en sa
puissance, mais il n'est aucun trésor qui le puisse payer.»