XI

Tout à coup Arioste redevient grave en faisant parcourir à Bradamante

la galerie d'un château enchanté dans lequel des tableaux prophétiques

font apparaître d'avance à ses yeux toute l'histoire de la maison

d'Este, mêlée à l'histoire de l'Europe moderne; il s'élance de là à la

suite d'Astolphe monté sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des

airs un coup d'oeil géographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le

paradis terrestre où saint Jean l'Évangéliste lui enseigne les moyens

de faire retrouver à Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe

dans la lune. Ici, dans une revue satirique très plaisante de toutes

les folies de l'espèce humaine, l'Arioste énumère les inanités de ce

bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des

montagnes de sottises s'élèvent sous ses yeux.

Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que

nous croyons tous posséder en si grande abondance que jamais nous ne

prions le ciel de nous l'accorder, hélas! c'est le bon sens. Oh! que

le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus

d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la

forme d'une liqueur très-subtile et très-prompte à s'évaporer; il

était, en conséquence, renfermé dans une multitude de petites

bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes étaient hermétiquement

fermées. La plus grande de toutes fut facile à reconnaître: elle

renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en était

pleine en entier, et de plus il était écrit dessus: _Bon sens du

paladin Roland._

Vous êtes transporté de la lune sous les murs d'Arles, que les

Sarrasins et les chrétiens se disputent. La belle guerrière Marphise,

soeur de Roger, mais que Roger ne connaît pas, vit dans le camp avec

ce héros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par

des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au

camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-même,

triomphe partout; le fantôme d'Atlant, envoyé du ciel, dévoile enfin

aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnaît sa soeur dans

Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de

sa soeur Marphise et de sa fiancée Bradamante, tous trois armés,

partent à la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi

merveilleuses qu'elles sont pathétiques; mais on s'épuiserait à

relever tout ce qu'il y a d'inépuisable dans cette féconde

imagination. Ce poëme suffirait à fournir les matériaux de cent

poëmes.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 23 / 171 题