Tout à coup Arioste redevient grave en faisant parcourir à Bradamante
la galerie d'un château enchanté dans lequel des tableaux prophétiques
font apparaître d'avance à ses yeux toute l'histoire de la maison
d'Este, mêlée à l'histoire de l'Europe moderne; il s'élance de là à la
suite d'Astolphe monté sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des
airs un coup d'oeil géographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le
paradis terrestre où saint Jean l'Évangéliste lui enseigne les moyens
de faire retrouver à Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe
dans la lune. Ici, dans une revue satirique très plaisante de toutes
les folies de l'espèce humaine, l'Arioste énumère les inanités de ce
bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des
montagnes de sottises s'élèvent sous ses yeux.
Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que
nous croyons tous posséder en si grande abondance que jamais nous ne
prions le ciel de nous l'accorder, hélas! c'est le bon sens. Oh! que
le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus
d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la
forme d'une liqueur très-subtile et très-prompte à s'évaporer; il
était, en conséquence, renfermé dans une multitude de petites
bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes étaient hermétiquement
fermées. La plus grande de toutes fut facile à reconnaître: elle
renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en était
pleine en entier, et de plus il était écrit dessus: _Bon sens du
paladin Roland._
Vous êtes transporté de la lune sous les murs d'Arles, que les
Sarrasins et les chrétiens se disputent. La belle guerrière Marphise,
soeur de Roger, mais que Roger ne connaît pas, vit dans le camp avec
ce héros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par
des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au
camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-même,
triomphe partout; le fantôme d'Atlant, envoyé du ciel, dévoile enfin
aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnaît sa soeur dans
Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de
sa soeur Marphise et de sa fiancée Bradamante, tous trois armés,
partent à la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi
merveilleuses qu'elles sont pathétiques; mais on s'épuiserait à
relever tout ce qu'il y a d'inépuisable dans cette féconde
imagination. Ce poëme suffirait à fournir les matériaux de cent
poëmes.