Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un
sentier de la forêt où il s'est retiré non loin de cette abbaye de
Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique pâlis par les larmes, lui
ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il
menace Isabelle d'attenter à sa douleur et à sa pureté. La fidèle
amante conçoit subitement l'idée d'une ruse pieuse qui sauvera sa
vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre à ses désirs, mais
elle veut, dit-elle, lui faire avant un présent plus précieux pour un
guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je
connais, lui dit-elle, et j'aperçois près d'ici une herbe miraculeuse;
elle a la vertu de rendre invulnérable le chevalier qui s'est une fois
baigné dans un bain où cette plante a été bouillie. Rodomont pourra,
ajoute Isabelle, en faire l'épreuve sur elle-même, avant d'éprouver la
vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent, à ce prix, à ajourner
ses violences. Isabelle cueille çà et là toutes les herbes qu'elle
feint de choisir pour son expérience; elle se baigne dans la source où
elle a jeté les herbes. Puis elle présente sa belle tête, ce front
pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, trompé par
l'assurance de la victime, tombe dans ce piége de vertu; du revers de
son épée il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son épée se
brisera dans sa main, mais la charmante tête d'Isabelle roule à ses
pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de
Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chasteté et de la
religion avait échappé à la fois à l'infidélité, à la profanation et
au suicide en se faisant immoler par son tyran.
«Volez heureuse dans l'éternel séjour, âme fidèle et tendre, s'écrie
en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en
vous le modèle des chastes amants!» Puis, en l'honneur de la victime,
il fait décréter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la
terre le nom d'Isabelle seront douées des mêmes charmes et des mêmes
vertus. Adulation prophétique soit aux princesses de la maison de
Ferrare, soit à la dame de Florence qui portait ce nom cher au poëte.
On ne peut assez admirer dans cet épisode une des plus touchantes
conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette épopée de
l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de poésie aux
_trouvères_ du moyen âge chrétien. Cette admirable aventure est
malheureusement coupée par le poëte en trois tronçons que nous avons
rassemblés, épars dans le poëme, pour la présenter dans son ensemble à
vos yeux.
Revenons:
X
L'histoire de Richardet, frère de Bradamante, amante de Roger, et de
Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre opposé une des
plus ravissantes débauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y
avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la
lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement
l'imagination de Thérésina, ni même de sa mère. La gaieté des
aventures n'en sauvait pas assez la légèreté. On ne conçoit guère
aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour
de Ferrare tolérait de tels écrits lus à haute voix pendant les
soirées au palais. On conçoit moins encore comment la cour de Rome,
gardienne des moeurs, autorisait par trois brefs l'impression de
telles jovialités. Mais les temps ont leur innocence.
Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement
disparate, mais scandale dans le poëme; il devrait être déchiré de
toute édition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imité à sa
manière dans le volume ordurier de ses _Contes_; mais ce volume,
feuilleté par le seul libertinage, est soigneusement écarté des yeux
de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien
moins légère et bien moins délicate dans _Joconde_ que l'Arioste;
l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste écrivait pour
un âge d'innocence, et la Fontaine pour un âge de corruption. Il n'y a
que de la jeunesse et de la gaieté dans Arioste, il y a de la
vieillesse et du cynisme dans les _Contes_ de la Fontaine.