L'Arioste retrouve toute sa délicatesse de pinceau et tout le
pathétique de son âme dans l'épisode d'Isabelle et de Zerbin, une des
plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la
vertu l'inspirent mieux que la démence et le ridicule. On peut badiner
avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se
montre dans cet épisode aussi tendre amant que grand poëte.
Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons déjà parlé dans le
commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau
lieu où Roland a perdu le sens et jeté ses armes. Zerbin, par une
respectueuse pitié pour le héros, élève un trophée de ces armes; il ne
veut pas que l'épée de Roland soit profanée par une main étrangère.
Mandricaud veut s'emparer de l'épée, Zerbin la défend contre ce féroce
profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au
combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tête au coeur par l'épée de
Mandricaud; mais ce premier coup, dit le poëte, ne pénètre qu'à peine
au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tiède dessine en coulant une
longue ligne de pourpre sur sa cuirasse éclatante. «Ainsi j'ai vu
quelquefois, dit le poëte, qui revient en esprit au souvenir de la
belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre
partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui déchire
également en deux mon coeur!»
Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couché sur l'herbe dans son
sang, ses derniers adieux à Isabelle, et ses derniers soupirs
recueillis par les lèvres de cette amante sont des sanglots écrits
pour l'éternelle consonnance des coeurs aimants séparés par la mort.
Tibulle n'a pas écrit en larmes plus tièdes les transes et les
épanchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilité était
le fond de ce génie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante désespérée à
relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu'à son ermitage;
Isabelle est décidée à ne jamais s'en séparer. L'ermite la console par
les espérances célestes, les seules capables de rattacher Isabelle à
la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à une abbaye de
Provence, où elle fera ensevelir Zerbin et où elle restera gardienne
pieuse de sa relique si chère. Ils ensevelissent ensemble le corps
embaumé de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le
cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble à pied derrière le
cercueil.