Ici le poëte s'amuse de nouveau à éluder la curiosité de son lecteur
par une autre curiosité. Il se complaît, pendant deux mille vers, à
raconter vingt aventures épisodiques de Marphise, de Bradamante, de
Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fées, d'enchanteurs.
Ce n'est qu'au vingt-troisième chant que l'on revient à Roland, le
véritable héros, mais le héros toujours oublié du poëme. L'aventure
qui le ramène sur la scène n'est plus héroïque et n'est pas même
comique: car on ne rit pas d'une infirmité physique et morale, telle
que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlève la
raison à un héros.
La scène où Roland perd la raison en trouvant des preuves trop
convaincantes de l'infidélité d'Angélique est admirablement inventée,
et racontée avec autant de perfection de détails que la scène des
amours d'Angélique et de Médor.
Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon naguère
habité par Angélique et Médor, sans se douter que ce beau lieu a été
le théâtre de son infortune amoureuse.
«Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler
des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives,
prairie émaillée de couleurs, les plus fraîches et les plus flatteuses
à l'oeil, parsemée de bouquets d'arbres élégants et majestueux.
«C'était l'heure où l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes
aux rudes troupeaux et au pasteur dépouillé du poids de ses vêtements.
Les armes et l'écu de Roland pesaient à ses membres brûlants; il
entra pour se délasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un
terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus
malheureuse de sa vie.
«En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit
des caractères gravés sur l'écorce de tous les arbrisseaux qui
croissaient auprès de la source, et aussitôt qu'il y eut attaché les
yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractères étaient
gravés par la main de sa divinité terrestre; cet antre et cette source
étaient un des sites que j'ai décrits plus haut, que la belle reine du
Cathay avec son cher Médor fréquentaient le plus souvent, parce que
c'était le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger.
«Il lit de tous côtés les noms d'Angélique et de Médor, enlacés
ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous
acérés qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se
trompe, et qu'une autre main que celle d'Angélique a écrit son nom sur
ces écorces; puis il se dit: «Ah! je connais trop ces caractères, je
les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-être
qu'elle s'est figuré un autre Médor imaginaire pour se faire illusion
à elle-même, et qu'elle pense à moi en me donnant ce surnom dans son
coeur!...» En cherchant ainsi à se tromper lui-même, Roland arrive à
l'endroit où les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle
fontaine... Là les noms plus nombreux encore sur les troncs des
hêtres, et des inscriptions commémoratives sur les rochers de l'antre,
ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards
dans son coeur. Médor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait
les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne
obscure, les ombres rafraîchissantes, des douces heures qu'il avait
passées avec l'incomparable Angélique, fille de Galafron. Il y
suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard
amènerait dans ces lieux, de bénir ces gazons, ces ombres, ces antres,
ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux
nymphes les douces influences du soleil et de la lune.
«Une main glacée lui serre le coeur, son désespoir muet ne peut
s'échapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase à large
circonférence et au cou étroit, quand on le renverse de sa base à son
orifice, ne peut laisser écouler son contenu, car la liqueur pressée
de sortir se hâte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle à
elle-même, ne peut s'écouler que goutte à goutte sous son propre
poids.»
Enfin il arrive, espérant encore, jusqu'à la cabane du berger. Le
berger et sa famille lui racontent innocemment le séjour d'Angélique
et de Médor dans leur cabane, leur union, leur félicité, leur départ
pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet précieux
qu'Angélique leur a laissé en mémoire de son séjour ici.
Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette
couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux
que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend
ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus épais
du bois, et, quand il se sent enfin seul, il répand en cris et en
hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et
les railleries de Médor gravées sur les montagnes et sur toute la
nature. Enfin, après des transports qui fendraient les rochers, il
devient fou. La hideuse description de sa folie, vantée comme un
prodige de force poétique par les critiques italiens et même français,
est selon nous une plaisanterie déplacée, plus propre à contrister le
rire sur les lèvres qu'à le provoquer; ce qui dégoûte cesse de
charmer. La folie même de don Quichotte est moins répugnante; elle est
une manie ridicule, et non une démence furieuse. Mais Arioste,
transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant à
montrer son héros dans la sordide nudité d'une bête féroce, privée
même de son instinct, nous paraît avoir commis une faute non-seulement
contre le sentiment, mais contre le goût. Nous ne citerons donc rien
ici de cette frénésie hideuse sur laquelle roule toute la machine du
poëme pendant plusieurs chants.