VII

Ici le poëte s'amuse de nouveau à éluder la curiosité de son lecteur

par une autre curiosité. Il se complaît, pendant deux mille vers, à

raconter vingt aventures épisodiques de Marphise, de Bradamante, de

Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fées, d'enchanteurs.

Ce n'est qu'au vingt-troisième chant que l'on revient à Roland, le

véritable héros, mais le héros toujours oublié du poëme. L'aventure

qui le ramène sur la scène n'est plus héroïque et n'est pas même

comique: car on ne rit pas d'une infirmité physique et morale, telle

que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlève la

raison à un héros.

La scène où Roland perd la raison en trouvant des preuves trop

convaincantes de l'infidélité d'Angélique est admirablement inventée,

et racontée avec autant de perfection de détails que la scène des

amours d'Angélique et de Médor.

Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon naguère

habité par Angélique et Médor, sans se douter que ce beau lieu a été

le théâtre de son infortune amoureuse.

«Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler

des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives,

prairie émaillée de couleurs, les plus fraîches et les plus flatteuses

à l'oeil, parsemée de bouquets d'arbres élégants et majestueux.

«C'était l'heure où l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes

aux rudes troupeaux et au pasteur dépouillé du poids de ses vêtements.

Les armes et l'écu de Roland pesaient à ses membres brûlants; il

entra pour se délasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un

terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus

malheureuse de sa vie.

«En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit

des caractères gravés sur l'écorce de tous les arbrisseaux qui

croissaient auprès de la source, et aussitôt qu'il y eut attaché les

yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractères étaient

gravés par la main de sa divinité terrestre; cet antre et cette source

étaient un des sites que j'ai décrits plus haut, que la belle reine du

Cathay avec son cher Médor fréquentaient le plus souvent, parce que

c'était le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger.

«Il lit de tous côtés les noms d'Angélique et de Médor, enlacés

ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous

acérés qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se

trompe, et qu'une autre main que celle d'Angélique a écrit son nom sur

ces écorces; puis il se dit: «Ah! je connais trop ces caractères, je

les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-être

qu'elle s'est figuré un autre Médor imaginaire pour se faire illusion

à elle-même, et qu'elle pense à moi en me donnant ce surnom dans son

coeur!...» En cherchant ainsi à se tromper lui-même, Roland arrive à

l'endroit où les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle

fontaine... Là les noms plus nombreux encore sur les troncs des

hêtres, et des inscriptions commémoratives sur les rochers de l'antre,

ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards

dans son coeur. Médor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait

les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne

obscure, les ombres rafraîchissantes, des douces heures qu'il avait

passées avec l'incomparable Angélique, fille de Galafron. Il y

suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard

amènerait dans ces lieux, de bénir ces gazons, ces ombres, ces antres,

ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux

nymphes les douces influences du soleil et de la lune.

«Une main glacée lui serre le coeur, son désespoir muet ne peut

s'échapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase à large

circonférence et au cou étroit, quand on le renverse de sa base à son

orifice, ne peut laisser écouler son contenu, car la liqueur pressée

de sortir se hâte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle à

elle-même, ne peut s'écouler que goutte à goutte sous son propre

poids.»

Enfin il arrive, espérant encore, jusqu'à la cabane du berger. Le

berger et sa famille lui racontent innocemment le séjour d'Angélique

et de Médor dans leur cabane, leur union, leur félicité, leur départ

pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet précieux

qu'Angélique leur a laissé en mémoire de son séjour ici.

Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette

couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux

que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend

ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus épais

du bois, et, quand il se sent enfin seul, il répand en cris et en

hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et

les railleries de Médor gravées sur les montagnes et sur toute la

nature. Enfin, après des transports qui fendraient les rochers, il

devient fou. La hideuse description de sa folie, vantée comme un

prodige de force poétique par les critiques italiens et même français,

est selon nous une plaisanterie déplacée, plus propre à contrister le

rire sur les lèvres qu'à le provoquer; ce qui dégoûte cesse de

charmer. La folie même de don Quichotte est moins répugnante; elle est

une manie ridicule, et non une démence furieuse. Mais Arioste,

transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant à

montrer son héros dans la sordide nudité d'une bête féroce, privée

même de son instinct, nous paraît avoir commis une faute non-seulement

contre le sentiment, mais contre le goût. Nous ne citerons donc rien

ici de cette frénésie hideuse sur laquelle roule toute la machine du

poëme pendant plusieurs chants.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 20 / 171 题