VI

«Angélique rencontre un pasteur parcourant à cheval le bocage à la

recherche d'une jeune cavale qui s'était échappée déjà depuis deux

jours de l'enceinte où elle était parquée avec le troupeau; elle

emmène avec elle le berger à la place où Médor, perdant toute sa

vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe à

l'entour et paraissait prêt à défaillir pour toujours.

«Angélique descend de son coursier et fait descendre comme elle le

pasteur; elle pile à l'aide d'une pierre les simples, en fait

découler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'étend

sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du blessé; la salutaire

liqueur arrête le sang et rend la vie à Médor.

«Il reprit assez de force pour qu'elle pût le faire monter sur la

jument du berger; mais Médor se refuse à s'éloigner tant qu'il n'a pas

recouvert de la terre de la sépulture le corps de son roi et celui de

Cloridan. Après ces pieux devoirs accomplis, il suit Angélique où il

lui plaît de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble

cabane du berger resté auprès d'elle.

«Elle ne consent pas à le laisser repartir tant qu'il n'est pas

rétabli en parfaite santé, tant la tendre pitié qu'elle a éprouvée à

son premier aspect, étendu sur la terre, puis, après le premier

étonnement, tant sa beauté, sa grâce, ses manières, lui mordent le

coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu à peu

le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.

«L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une

chaumière, était située dans un petit vallon en plaine entre deux

montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants.

Construite par lui tout nouvellement, tout y était neuf et propre de

fraîcheur. C'est là que Médor fut promptement rétabli par les soins de

la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle

avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de

guérir.

«Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'élargit et

s'envenime. Le beau jeune homme se remet à vue d'oeil; elle, au

contraire, tantôt glacée, tantôt brûlante, languit d'une incurable

fièvre. De jour en jour, la beauté de Médor fleurit; de jour en jour,

la malheureuse sent la sienne se flétrir, comme une neige tombée après

la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.

«Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne

sur elle de le révéler, car il n'est pas à espérer que Médor ose

l'encourager à un tel aveu.

«Elle demande enfin pitié à celui qui l'a percée d'un tel coup sans le

savoir.»

Ici le poëte, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-même

du sujet, tourne sa pensée vers Roland, l'amant obstiné et toujours

malheureux d'Angélique.

«Ô comte Roland! ô roi de Circassie! votre éclatante valeur,

dites-moi, à quoi vous sert-elle?» Il en adresse autant aux autres

héros adorateurs d'Angélique: Agrican et Ferragus.

Puis il reprend la note sérieuse et tendre pour raconter la félicité

des deux amants dans la solitude:

«Angélique laissa cueillir à Médor la première rose d'un sentiment qui

n'avait encore été respiré par personne. Jamais jeune fille ne savoura

une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin où se

cachait et où se légitimait son amour. Les saintes cérémonies

consacrèrent ce mariage, où elle eut pour marraine la femme du berger

sous les auspices du tendre amour.

«L'humble cabane vit célébrer ces noces mystérieuses avec la solennité

rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y

séjournèrent plusieurs mois, pour en savourer seul à seule les

délices.»

Bien que la description de cette retraite conjugale soit

irréprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances.

Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-être excessif, d'une

langue plus réservée que l'italien; mais le doux loisir des deux

nouveaux époux, dans un lieu enchanté et solitaire, égale tout ce que

les églogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus

langoureux.

Si Angélique s'asseyait à l'ombre ou si elle s'éloignait de la cabane,

le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme à ses côtés, le matin

et le soir; tantôt cette rive du ruisseau, tantôt un antre elle allait

cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une

grotte les couvrait de son ombre.

«Dans ces doux entretiens, partout où un jeune arbre à la tige droite

et élancée croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant

d'eau limpide, son écorce était à l'instant gravée avec l'aiguille

d'Angélique ou avec le couteau de Médor. De même, s'ils venaient à

découvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors

de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Angélique et

de Médor, enlacés l'un dans l'autre par différents dessins, se

lisaient en lettres intarissables.»

Enfin ils s'éloignent à regret, après un long séjour, de la cabane;

Angélique, pour récompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un

bijou sans prix qu'elle a reçu de Roland. Elle s'achemine avec son

jeune époux vers les Indes, où elle va faire couronner Médor roi du

Cathay.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 19 / 171 题