Mais le jour même où nous devions continuer la lecture des amours
d'Angélique et de Médor, nous quittâmes avec regret la villa des
collines euganéennes. Une grande fête religieuse d'été, fête pour
laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours à la ville, força
la comtesse Léna à rentrer pour quelques semaines dans son palais de
Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fûmes de la partie.
J'aurais dû naturellement profiter de ce déplacement de la comtesse
Léna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro
et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilége ou quel
enchantement, tout semblable aux sortiléges et aux enchantements de
l'Arioste, ne me laissa même pas délibérer. Je suivis Léna et
Thérésina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au
juste si la magie qui m'entraînait résidait pour moi dans la mère ou
dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte était le
même, quoique différent. Ce tourbillon de beauté, de grâce, de bonté,
de familiarité charmante dans lequel j'avais vécu quelques semaines à
la villa, m'enlevait sans résistance de ma part, sans effort de la
part de Léna, comme une feuille de ses jardins enlevée sous ses pas
par le vent de mer.
Son palais de Venise, baigné jusqu'au vestibule par le grand canal,
était trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide
des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule
de clients; l'escalier de marbre blanc à rampes moulées; la salle des
gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-même; la
tribune haute qui régnait sous les corniches; les fresques poudreuses
qui décoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vénitiens
sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs
niches autour de la salle; le parvis négligé et humide de cette salle;
les volées de colombes qui s'y abattaient librement par les fenêtres
ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attachées
aux châssis de plomb; enfin le léger et mélancolique clapotement des
petites vagues du canal contre les marches extérieures de l'escalier:
tout cela donnait au palais de Léna une apparence et comme une odeur
de sépulcre, qui imposait à tous les sens une certaine langueur molle,
le caractère de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins
que tant de jeunesse, de vie et de beauté dans les hôtesses de ce
palais, pour qu'un tel séjour n'assombrît pas notre société de
plaisir. Mais la jeunesse et la beauté rajeunissent et embellissent
jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le pèlerin
cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de
son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux.
Léna et sa fille entrèrent dans une enfilade d'appartements, dont on
apercevait à peine le fond à travers une longue avenue de portes en
drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous
logea au sommet de l'édifice, dans de petites chambres à peine
meublées, qui prenaient entrée sur la galerie à jour servant de
corniche à la salle d'armes. Les délices de ces appartements élevés,
c'étaient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre
bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la
salle d'armes pour aller à l'appartement de ses jeunes maîtresses, et
le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin,
quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement
lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses à
l'office. Ces impressions m'étaient neuves, consonnantes à l'âme et
douces; je les savourais avec autant de délices que les impressions
champêtres de la villa. D'ailleurs, n'étions-nous pas sous le même
toit que ces ravissantes hôtesses, qui auraient embelli pour nous même
la cabane du pasteur d'Angélique?
Après les fêtes passées, nous reprîmes nos lectures à Venise aussi
régulièrement qu'à la villa. Le professeur n'était pas homme à
démordre; il avait apporté avec lui son Arioste aussi ponctuellement
que le chanoine avait apporté son bréviaire. Seulement nous n'étions
plus mollement accoudés, pour l'entendre, sous une grotte sonore
rafraîchie par un jet d'eau: mais le soir, à l'heure où la gondole
remplace la calèche dans les lagunes de Venise, nous laissions le
gondolier louvoyer à son caprice entre les îles, aux dômes dorés par
le soleil couchant, qui se détachent comme des faubourgs à l'ancre de
la ville, à l'embouchure de la vaste mer; et, à demi couchés sur les
bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant
de poëte pour compléter toute cette poésie du soir à Venise.
V
«Où en étions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit
Thérésina: nous en étions à ce chant, si malheureusement interrompu
par notre voyage, où le beau Médor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si
courageux de coeur pour sauver le corps de son maître mort, est blessé
par les féroces Écossais de Zerbin, et où la belle Angélique, touchée
de sa jeunesse et de sa beauté, va cueillir des simples dans les prés
pour guérir ce charmant païen.»
Léna sourit légèrement en admirant la mémoire heureuse de la jeune
fille: «Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue à son âge et à son
imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance,
ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets à ce chant
de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale
dans une épopée. Ne craignez rien: cela rafraîchit, cela ne brûle pas
l'âme. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux
de bergeries et de nymphes, entremêlés à vos tableaux de religion ou
de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes âmes, ce ne sont
pas les beautés de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scènes de
bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur
les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre
sur la toile vivante de l'imagination fraîche et chaste de la
jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rêves de la vie:
rêver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le
chanoine.--Rêvons donc,» dit Léna.
Alors le professeur rouvrit le livre, juste à la stance si bien
remémorée par la naïve Thérésina.