«Là habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de
cavales; les juments et leurs petits paissaient çà et là, dans la
vallée, les herbes tendres à l'entour des frais ruisseaux. Il y avait
de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches où
elles se réfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Angélique
chercha en ce moment un refuge contre sa nudité dans un de ces
hangars, et y resta longtemps sans être aperçue de personne.
«Et vers l'heure du soir, après qu'elle se fut rafraîchie et qu'elle
se sentit suffisamment reposée, elle s'enveloppa de quelques vieux et
rudes haillons abandonnés dans cette hutte, vêtements trop
contrastants avec les étoffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues
et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que fût leur
sordidité, des habits si humbles ne pouvaient déguiser ni la beauté ni
la noblesse de la jeune fille.
«Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Néère, d'Amaryllis, ou de la
fugitive Galatée, dont la beauté ne put jamais rivaliser avec tant de
charme, etc., etc.»
Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe à
reprendre la route de l'Orient.
Le poëte ici l'abandonne; il revient à Roland dont il chante de
nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve
Isabelle enchaînée dans une caverne par des brigands; il les assomme.
Elle lui raconte ses peines; l'histoire est naïve autant que
pathétique:
«Je suis Isabelle, fille de l'infortuné roi de Gallicie, ou plutôt je
fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la
douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!...
Je vivais heureuse de mon sort, aimée, jeune, riche, honnête et belle;
je suis maintenant avilie, misérable, malheureuse... Mon père allait
assister à quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les
chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le fît ainsi
apparaître, soit que sa valeur éclatât d'elle-même en lui, le seul
Zerbin me sembla digne de louange; c'était le fils du grand roi
d'Écosse,
«Pour lequel, après qu'il eut donné dans la lice des preuves
merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne
m'aperçus que trop tard que je n'étais plus à moi-même; et, malgré
tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que
je n'avais pas mal placé mon coeur, mais que je l'avais donné au plus
digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre.»
Elle raconte comment ils s'aimèrent. «Puis, hélas! dit-elle, après les
grandes fêtes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en
Écosse; je restai seule, pensant à lui le jour et la nuit. Je ne doute
pas qu'il ne cherchât de son côté les moyens de s'unir à moi; mais la
différence de nos religions, puisqu'il est chrétien et moi sarrasine,
l'empêchait de m'obtenir de mon père. Il songea à m'enlever, en
abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon
père avait au bord de la mer.»
Complice de cet enlèvement, Isabelle fuit à toutes voiles de sa terre
natale. «Avec quelle joie, s'écrie-t-elle, je ne puis le dire,
espérant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin.» Une tempête
les jette sur un rivage inhabité. Zerbin s'éloigne afin d'aller
chercher des chevaux pour Isabelle à la Rochelle. Pendant son absence,
un des deux amis qu'il a laissés auprès d'Isabelle s'éprend d'un
perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce traître, veut
entraîner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci résiste. Les
deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharné: l'un pour la
défendre, l'autre pour la ravir à Zerbin. Pendant le combat, elle
prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint,
veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par
une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans
cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la côte.
Roland la console et l'emmène avec lui.
Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de
Roger, d'Angélique, est transporté au siége de Paris. Ce siége est
raconté dans deux chants héroïques, en stances dignes d'Homère au
siége de Troie, du Tasse au siége de Jérusalem. La guerre n'inspira
jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec
autant de verve que l'amour et la plaisanterie.
Les aventures héroï-comiques de Griffon, qui poursuit une maîtresse
infidèle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La
comédie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides joués à
Griffon par sa maîtresse, et par son lâche mais spirituel rival, à
Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la maîtresse de
Griffon est une Colombine, qui transportent dans un poëme épique les
scènes grotesques du théâtre italien. Arioste siffle comme il chante:
c'est Molière et Homère dans le même homme. Au dix-huitième chant il
égale Virgile en tendresse, dans l'admirable épisode de Nisus et
Euryale. Arrêtons-nous pour pleurer avec lui sur l'héroïsme de
l'amitié entre Médor et Cloridan.
Une grande bataille a été livrée entre Charlemagne et les Sarrasins;
ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a
été tué par Renaud; son corps est resté sur le champ de bataille. Pour
aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut
traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. Écoutez l'Arioste:
«Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous
deux d'origine obscure, nés dans la Ptolémaïde, desquels l'aventure,
comme un rare exemple d'attachement, mérite d'être racontée. Ils se
nommaient Cloridan et Médor; dans la bonne fortune comme dans la
mauvaise, ils avaient aimé également leur prince Dardinel, et
maintenant ils avaient passé la mer pour venir combattre en France
avec lui.
«Cloridan, intrépide chasseur toute sa vie, était de robuste stature
et d'une rare légèreté à la course; Médor, à la fleur de ses années,
avait encore les joues colorées, blanches et fraîches de
l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dorés et bouclés; il
ressemblait à un ange du choeur le plus élevé du ciel.
«Ils étaient ensemble sur les remparts à regarder, en soupirant, le
ciel de leurs yeux chargés de sommeil; Médor, dans toutes les paroles
qui lui échappaient, ne pouvait s'empêcher de se rappeler sans cesse
son maître et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en
pensant que ses restes allaient rester sans sépulture sur la terre. Se
retournant vers son camarade: «Ô Cloridan, lui dit-il, je ne puis te
dire combien le coeur me fend de ce que mon maître gît ainsi sur la
terre nue, exposé à devenir la proie des loups et des corbeaux, lui
qui fut toujours pour moi si tendre et si généreux: il me semble que,
quand je donnerais ma vie pour préserver son corps de cet outrage, ce
ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois
d'affection et de reconnaissance.
«Je suis décidé à aller, pour qu'il ne reste pas sans sépulture, le
chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-être Dieu
permettra-t-il que je traverse inaperçu le camp endormi de
Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est écrit dans le ciel
que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort...»
«Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de
fidélité, se révèlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte
de tendresse, de le faire renoncer à cette entreprise; mais Médor
était déterminé ou à mourir ou à recouvrir d'un peu de terre la tombe
de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni fléchir ni effrayer Médor,
Cloridan lui répond: «Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me
resterait-il sur la terre, ô mon cher Médor, si j'y restais sans toi?
Il vaut mille fois mieux mourir les armes à la main avec toi, que de
mourir de mon chagrin si tu étais enlevé à mon amitié!»
Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi.
Pendant que Médor cherche parmi les cadavres le corps de son maître,
Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour à
travers le camp ennemi. Il fond sur les chrétiens assoupis, il immole
une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le poëte
décrit en traits sanglants et pathétiques leurs divers trépas. Une
stance attendrie décrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son
sommeil, avec son épouse qui l'accompagnait à la guerre. L'Arioste,
dans cette stance digne de Pétrarque ou du poëte de Françoise de
Rimini, laisse échapper de son coeur un cri de pitié ou d'envie qui
révèle toute une âme amoureuse de Virgile:
«Cloridan était parvenu jusqu'à la tente où le duc d'Albret dormait
dans les bras de sa femme, tellement rapprochés l'un de l'autre que
l'air lui-même n'aurait pas pu passer entre eux. Médor leur tranche
les deux têtes à la fois d'un seul coup! Ô heureuse mort! ô destinée
si douce, qu'unis comme l'étaient leurs corps, je ne doute pas que
leurs âmes, également enlacées, s'en allèrent ensemble au même ciel!»
Médor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps
de son roi, adresse une invocation ardente à la lune pour qu'elle lui
découvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait
se dissipe; Médor court en pleurant à l'endroit où gît Dardinel; il le
reconnaît à ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanimé
de ses larmes amères, dont un double ruisseau coulait sous ses cils;
son attitude était si pieuse, ses gémissements si tendres, que les
vents eux-mêmes se seraient arrêtés pour les entendre.
Il les réprime toutefois, non pas par crainte d'être entendu des
ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus
doux d'être délivré, mais par peur qu'on ne l'empêche d'accomplir
l'oeuvre pieuse pour laquelle il s'est dévoué. Les deux jeunes
guerriers chargent le cadavre sur leurs épaules, afin d'en partager
ainsi le poids.
Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacré, et déjà les étoiles
commençaient à pâlir dans le ciel, l'ombre à s'éclaircir sur la terre,
quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrétiens après
avoir employé le commencement de la nuit à la poursuite des
Sarrasins... Cloridan, à l'aspect de Zerbin et de son groupe de
guerriers, supplie Médor d'abandonner sa charge, lui représentant
qu'il serait trop insensé de perdre deux vivants pour sauver un mort.
En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau à terre, pensant que
Médor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son maître mort
plus que sa vie, le recharge seul sur ses épaules. Son ami, croyant
qu'il est suivi par Médor, fuyait à toute course; car, s'il avait su
qu'il l'abandonnait ainsi à son sort, il aurait affronté mille morts
au lieu d'une.
Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois ténébreux offre
un asile impénétrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit.
Cloridan est tué en voulant secourir Médor. Médor, toujours le corps
de Dardinel dans ses bras, cherche à ravir cette chère dépouille aux
ennemis en se dérobant derrière les arbres, pareil à une ourse qui
défend ses petits. À la fin, Médor est vaincu. Médor, blessé, est
relevé de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur
l'herbe, en attendant qu'il revienne étancher généreusement le sang de
sa blessure; il s'éloigne un moment pour punir le féroce soldat qui a
frappé cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une
jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage éclatant de beauté,
s'approche de Médor; ses humbles vêtements sont ceux d'une bergère,
mais l'élégance de sa démarche et la délicatesse de ses traits la
trahissent...
C'est Angélique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi
des Indes. Depuis qu'elle avait recouvré son anneau enlevé au doigt de
Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sûre de se rendre
invisible à volonté. L'amour qu'elle avait si longtemps bravé
l'attendait dans ce bocage.
Il n'y a rien d'égal à cette scène de pitié, d'admiration et d'amour
naissant entre Angélique et Médor, dans aucun poëme, excepté peut-être
le chant d'_Haïdée_ dans lord Byron. Mais Haïdée est évidemment
calquée sur Angélique. Or la gloire doit remonter toujours de
l'imitateur au modèle. Écoutez quelques stances de ce chant des vrais
amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Angélique
y mêle au charme de la scène on ne sait quel grain de sel comique qui
ajoute encore, s'il se peut, à la délicieuse saveur du sujet. C'est
l'ombre du satyre portée sur le corps de Galatée dans un tableau du
Titien.
Après qu'Angélique a compati par tous ses sens et par toute son âme à
la beauté, à la blessure et au généreux dévouement de Médor, elle
remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prés voisins les
simples dont elle connaît la vertu, afin de panser la blessure du
jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister
dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans
aucun poëte, à moins de remonter au poëme unique, mais en prose
grecque, de _Daphnis et Chloé_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .