Ici on perd de vue Roger. On revient à Angélique, l'amante de Roland.
Elle est jetée par une suite de prodiges dans une île déserte; des
corsaires l'enlèvent; elle est condamnée à être dévorée par un monstre
marin. Roland, qui est occupé au siége de Paris, près de son oncle
Charlemagne, gémit nuit et jour sur la destinée inconnue d'Angélique.
Un songe l'avertit confusément des périls qu'elle court; il s'évade du
camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout
l'univers. Charlemagne, indigné de ce lâche amour qui fait déserter
l'armée à son neveu, envoie à sa poursuite _Brandimont_, ami de
Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa maîtresse, qui le
poursuit à son tour de contrée en contrée. Cette chasse aux amants et
aux maîtresses à travers le monde est une des conceptions
héroï-comiques les plus habituelles à l'Arioste dans son poëme.
Roland, en courant après Angélique, traverse la Hollande; il y
accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, à
laquelle il rend un trône. Instruit qu'Angélique va être dévorée par
le monstre marin dans l'île d'Ébude, une des îles de la Zélande, il
s'embarque pour cette île; mais il est prévenu par Roger. Roger a
recouvré l'hippogriffe, ce Pégase de la chevalerie; il fend les airs
sur ce coursier; il arrive à la plage de la mer où Angélique,
enchaînée nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dévorer.
La description de la chaste nudité d'Angélique rappelle les plus
belles statues de Vénus, vêtues de leur seule pudeur, et qui
n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles
sont formées. «Ses larmes seules, dit le poëte, baignant les roses et
les lis de son beau corps, attestaient qu'elle était animée.» Roger, à
l'aspect de ces yeux éplorés, se souvient de sa chère Bradamante; son
coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse
compassion, mêlée d'une galanterie chevaleresque, à Angélique: «Ô
beauté céleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels
l'amour mène ceux qu'il a enchaînés! quel est le misérable qui a pu
flétrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces
bras et de ces mains?»
Angélique se colore à ces mots d'une couleur pudique; elle aurait
couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'étaient rivées
au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins
pouvaient couler librement, tombèrent de ses yeux et voilèrent son
visage, qu'elle s'efforça de cacher en le baissant sur sa poitrine.
Elle commençait à chercher pour répondre des paroles entrecoupées à
travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre
s'avançait à grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.
Roger le foudroie en découvrant son écu magique, qui a la puissance
d'éblouir et d'atterrer tout ce qui est frappé de son éclat; profitant
de l'éblouissement du monstre engourdi, Roger déchaîne Angélique, la
fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part à travers les airs et ne
peut s'empêcher de se retourner souvent pour admirer trop
amoureusement celle qu'il a sauvée. Il fait abattre l'hippogriffe dans
une clairière des forêts de chênes de la Bretagne française, prend
Angélique dans ses bras et la dépose mollement sur l'herbe.
Angélique, exposée à d'autres dangers que ceux auxquels elle vient
d'échapper, aperçoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchanté
qui lui a été ravi jadis à elle-même. Cet anneau a la vertu de faire
disparaître celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser
subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le
porte à ses lèvres, et elle s'évanouit aux regards pétrifiés du
chevalier. Il parcourt à tâtons le bocage, croyant ressaisir la
fugitive; il n'embrasse que l'air: Angélique était déjà loin de lui.
Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profité
de sa liberté pour s'envoler on ne sait où. Ainsi, par cette fatale et
coupable distraction, Roger a perdu à la fois son cheval, son anneau
et sa maîtresse.
La description de l'asile qu'Angélique trouve chez un pasteur du
voisinage est égale ou supérieure à la même scène décrite par le
Tasse, quand Herminie se réfugie chez les bergers. On voit combien ces
poëtes s'enviaient les uns aux autres ces poétiques inventions. Mais
l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en sérénité et en
fraîcheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire
quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thérésina
elle-même pouvait entendre sans que la délicate pudeur de sa mère s'en
alarmât pour son enfant.