L'ARIOSTE

(2e PARTIE).

I

Nous continuâmes ainsi quelques jours la lecture du _Roland furieux_;

mais, quoique marchant d'aventures en enchantements, nous ne

retrouvâmes pas l'émotion profonde et douce que nous avions savourée

dans les chants de Ginevra. Le récit se brisait trop souvent sous la

main capricieuse de l'Homère de Ferrare pour que l'intérêt,

constamment réveillé, constamment éteint, nous conduisît sans fatigue

jusqu'au terme de quarante-cinq chants. La petite Thérésina bâillait

quelquefois de la cantilène monotone du professeur, qui lisait

toujours; la comtesse Léna avait des distractions en passant ses longs

doigts dans les boucles cendrées de sa fille; j'en avais moi-même en

regardant plus complaisamment ces deux ravissantes figures de femmes

que les fantômes du poëme flottant dans la brume de l'âme sous mes

yeux; enfin le chanoine frappait de temps en temps du pied les dalles

sonores de la grotte, comme un homme qui s'impatiente d'un entretien

trop prolongé. Le professeur seul ne démordait pas de la page,

admirant toujours, et avec raison, le divin style naturel de son

poëte, même quand les récits produisaient la satiété.

Quand nous fûmes arrivés ainsi au sixième chant, il nous fit remarquer

l'apparition d'un chevalier moins fou que Roland, plus héroïque que

Renaud, plus beau qu'Ariodant: Roger, l'ancêtre des ducs de Ferrare,

la souche de la maison d'Este. Depuis ce moment jusqu'à la fin du

poëme, c'est presque toujours Roger qui est le véritable héros de ses

chants. Ce paladin aime Bradamante, aussi guerrière, aussi belle, mais

plus chaste et plus fidèle qu'Angélique. Roger et Bradamante, comme

Angélique et Roland, ne cessent de se chercher, de se rencontrer, de

se perdre et de se retrouver dans le monde. Roger monte à son tour

l'hippogriffe, cheval ailé qui le transporte avec l'indocilité du

caprice et avec la rapidité de la pensée d'un pays à l'autre;

l'hippogriffe s'abat en Sicile, dans une délicieuse vallée plantée de

myrtes. Le professeur nous lut avec plus de complaisance les stances

dans lesquelles l'Arioste décrit ici la nature. On voit que ce poëte,

comme tous les vrais poëtes, adorait la campagne et la peignait comme

il l'aimait.

«Plaines cultivées, collines arrondies, ondes limpides, rives

ombreuses, molles prairies, bosquets de jeunes tiges de

lauriers-roses, cèdres, palmiers, orangers chargés de fruits et de

fleurs, groupés et entrelacés en formes diverses, mais toutes

gracieuses, faisaient un dais contre les ardeurs de l'été avec leurs

épaisses ombrelles, et parmi les branches s'abritaient en pleine

sécurité, chantaient et voletaient les rossignols...

«Près de là, auprès d'une fraîche source entourée de cèdres et de

palmiers féconds, Roger dépose son bouclier, découvre son front de son

casque, et, tantôt vers la plage de la mer, tantôt vers la montagne,

il tourne son visage pour se faire caresser les joues par les brises

fraîches et embaumées qui, sur les hautes cimes, font frissonner avec

de gais murmures les feuilles des hêtres et des chênes.

«Il trempe alors dans l'eau claire et glacée ses lèvres sèches, et il

agite l'eau courante avec ses mains pour faire évaporer l'ardeur de

ses veines, etc...»

La forêt enchantée du Tasse, imitée de cette aventure de l'Arioste et

d'abord imitée de Virgile, se rencontre merveilleusement racontée ici

pour la première fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel

Roger a attaché par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche

à se dégager, pousse une plainte humaine; l'écorce sue de douleur et

de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte à

Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a

été transformé en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine.

Alcine est une copie des sirènes antiques. Astolphe raconte la

puissance et les merveilles de ses enchantements: après l'avoir aimé

deux mois, Alcine se dégoûte de lui par un nouveau caprice; pour se

débarrasser de lui, elle l'a changé en arbre dans cette forêt, toute

peuplée de ses amants, métamorphosés comme lui.

Roger déplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de

cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence, à travers mille

aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la

délivrance d'Astolphe. Cette témérité le perd: il est fasciné lui-même

par la beauté surhumaine de la magicienne. La description de cette

beauté égale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrége ont de

plus suave et de plus velouté dans le pinceau. La peinture de leurs

amours doit être aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur

cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la poésie jusqu'au

libertinage, mais il l'amollit jusqu'à la volupté; le feu de sa

jeunesse coule dans ses stances.

Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa

vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'évanouit

de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras

d'Alcine. Mélisse porte à Roger l'anneau qui fait disparaître tous les

enchantements de la magie; dès que Roger a passé à son doigt l'anneau,

Alcine lui apparaît sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne,

faisant horreur et dégoût. Il se revêt de ses armes, monte Rubicon, le

cheval d'Astolphe, et s'évade du palais.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 15 / 171 题