Nous sommes allé une fois à Ferrare, uniquement pour visiter la terre
où l'Arioste chanta et la maison qu'il construisit du prix de ses
chants; plus sage ou plus heureux que le Tasse, qui ne se
construisit, dans la même ville, qu'une loge dans un hôpital de fous!
Cette maison d'Arioste est encore vide aujourd'hui, comme par respect
pour sa mémoire: excepté une veuve ou un fils, qui oserait habiter la
demeure d'un homme surhumain?
Elle est petite, étroite et basse, cette maison; sa façade en briques,
percée d'une porte et de deux fenêtres, ouvre sur une longue rue
solitaire et silencieuse, pareille aux rues désertes, quoique
élégamment bâties, des quartiers ecclésiastiques de Rome. On dirait
d'un long cloître de chanoines dans les environs d'une cathédrale. Un
corridor fait face à la porte de la rue; une chambre à droite, une
autre à gauche, forment tout le rez-de-chaussée; un petit escalier de
pierre conduit par peu de marches au premier et seul étage de la
maison. Là étaient la chambre et le cabinet de travail du poëte; les
fenêtres prennent jour sur un petit jardin carré entouré d'un mur de
briques et entrecoupé de plates-bandes d'oeillets. Ce jardin, quoique
un peu plus grand, est tout à fait semblable aux petits parterres
encaissés de hauts murs, qui sont attenants à chaque cellule de
chartreux dans les vastes chartreuses d'Italie ou de France. Il y a
autant d'herbes parasites sur le gravier des petites allées, autant de
toiles d'araignées filées sur les arbres et sur les murs, autant de
silence; seulement il y a plus de rayons de soleil pour égayer les
passereaux gazouillant sur les tuiles rouges, et pour réchauffer le
poëte, quand il y descendait dans le frisson de la composition.
Arioste était très-fier d'avoir pu construire avec une certaine
élégance architecturale cet édifice pour ses vieux jours, du prix de
ses vers. On le juge à l'inscription en lettres romaines qui surmonte
la porte:
PARVA, SED APTA MIHI,
SED NULLI OBNOXIA,
SED NON SORDIDA, PARTA
MEO SED TAMEN ÆRE
DOMUS!
inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire français:
«Maison petite, mais construite à ma convenance, mais n'enlevant le
soleil à personne, mais d'une propreté élégante, et cependant bâtie
tout entière de mes deniers personnels!»
Nous y restâmes plusieurs heures accoudé, tantôt à la fenêtre de la
rue, tantôt à la fenêtre du jardin, nous faisant à nous-même la
charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que nous allions
jouir d'une soirée d'entretien avec ce bon sens exquis, avec cette
philosophie souriante et avec cette poésie fantasque qui s'appelèrent
autrefois l'Arioste.
L'_Angelus_ qui sonnait en carillon dans les nombreux clochers de
Ferrare et dans la tour carrée du palais des princes de la maison
d'Este, nous arracha à cette illusion et nous rappela à l'hôtellerie.