II

C'est un privilége unique de l'Italie entre toutes les nations d'avoir

eu deux jeunesses. Les autres nations, comme les autres hommes, n'en

ont qu'une: quand elles sont vieilles, c'est pour toujours; quand

elles sont mortes, c'est pour jamais. Malgré les théories plus

chimériques que réelles de ce soi-disant progrès indéfini et continu,

qui conduit les peuples, par des degrés toujours ascendants, à je ne

sais quel apogée, indéfini aussi, de la nature humaine, l'histoire

religieuse, l'histoire militaire, l'histoire politique, l'histoire

littéraire, l'histoire artistique, ne nous montrent pas un seul peuple

qui, après la perfection, ne soit tombé dans la décadence. Hélas!

ajoutons, ce qui est plus juste, qu'elles ne nous en montrent presque

aucun qui, de la décadence, soit remonté à la perfection. Les

résurrections sont d'immortelles espérances pour l'autre monde; mais,

pour celui-ci, on n'y ressuscite pas.

Il n'y a, disons-nous, qu'une exception unique à cette loi de

l'irrémédiable décadence des lettres et des arts: c'est la seconde

jeunesse et la seconde littérature de l'Italie au quinzième et au

seizième siècles, après quatorze ou quinze cents ans de dégradation.

C'est un phénomène qu'on n'a pas assez étudié, et qui ne s'explique,

selon nous, que par deux causes: d'abord la prodigieuse fécondité

morale de la race italienne; ensuite la séve nouvelle, vigoureuse,

étrange, que les lettres grecques et latines, renaissantes et greffées

sur la chevalerie chrétienne, donnèrent à cette époque à l'esprit

humain en Italie.

Quoi qu'il en soit, on s'extasie de surprise et d'admiration quand on

voit une terre qui a perdu l'empire du monde, puis sa propre liberté,

puis ses dieux, puis sa langue même; une terre qui avait produit

Cicéron, Horace, Virgile, reproduire tout à coup, dans une autre

langue, mais dans un même génie, Dante, Arioste, Pétrarque, le Tasse

et Machiavel.

Nous avons parlé de Dante, de Machiavel; nous vous parlerons bientôt

de Pétrarque, du Tasse. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir

que de l'Arioste, l'Homère du badinage.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 6 / 171 题