Louis Arioste était né à Reggio, dans le duché de Modène, le 8
septembre 1474. Sa famille était noble; son père servait le duc
Hercule d'Este dans l'administration et dans la magistrature; ses
fonctions l'appelèrent à Ferrare, où il finit ses jours dans la
faveur du prince. Il avait dix enfants; le poëte était l'aîné de cette
belle et nombreuse famille, comme si la Providence l'avait prédestiné
à être le patron et le second père de tant de soeurs et de tant de
frères. Il se montra de bonne heure digne de cette tutelle sur sa
famille par la sagesse de sa conduite, le bon sens de son esprit, la
gravité précoce de ses moeurs, l'élégance de ses manières à la cour
des princes de la maison d'Este. Cette cour ressemblait à une colonie
de la cour d'Auguste, de Léon X ou des Médicis, transplantée dans la
basse Italie; des princes lettrés, des princesses héroïnes d'amour, de
poésie ou de romans, des cardinaux aspirant à la papauté, des érudits,
des artistes, des poëtes moitié chevaliers moitié bardes, s'y
réunissaient tous les soirs dans les salles somptueuses d'Hercule
d'Este à la ville et à la campagne. Ferrare était le salon de
l'Italie; la noblesse, la jeunesse, la beauté, la modestie d'Arioste,
le rendaient, comme le _Tasse_ le fut bientôt après lui, l'ornement et
le favori des hommes et des femmes de cette cour. La poésie était née
avec lui: il ne tarda pas à laisser échapper sous toutes les formes
les chefs-d'oeuvre légers de son imagination; des odes, des sonnets,
des bergeries, des pièces de théâtre composées à la requête d'Hercule
d'Este ou de son frère le cardinal Hippolyte d'Este, répandirent son
nom jusqu'à Florence et à Venise. Il ne négligeait pas cependant les
fonctions plus graves qu'il remplissait comme administrateur à Ferrare
ou dans les provinces; c'était un de ces esprits multiples, mais
précis, qui disposent à volonté de leurs facultés diverses, et qui
savent tantôt se servir de leur imagination, tantôt la dompter pour la
réduire à son rôle dans la vie: le charme, l'ornement ou l'amusement
de l'existence.
Mais il se sentait trop riche d'imagination et de poésie pour en
gaspiller les trésors en menue monnaie de cour et de fêtes, dans une
capitale de province. Il résolut, vers l'âge de quarante ans, de
construire un monument épique dans un style sans modèle dans
l'antiquité, qu'on pourrait appeler un badinage immortel.
L'esprit de son temps était moins à l'héroïsme qu'aux aventures.
L'Italie tout entière, après avoir combattu, s'amusait; le roman
avait naturellement succédé au poëme; les légendes, moitié héroïques,
moitié amoureuses, du moyen âge et de la chevalerie, étaient dans la
mémoire et dans la bouche des cours et du peuple. Cette héroïque folie
de l'esprit humain n'avait pas eu encore son expression complète dans
une épopée. Le chroniqueur _Turpin_, archevêque de Reims, avait fourni
par ses écrits appelés _romans_ une immense matière aux poëtes.
C'était l'Hérodote des temps de Charlemagne.
C'était en France que le roman était né; les troubadours provinciaux,
poëtes nomades et populaires, avaient donné le nom de leur langue,
_roman_, à ce genre de composition. Ces romans, dans lesquels Arioste
allait puiser les fables et les merveilles de ses chants, rappelaient
plus encore la Perse et l'Arabie que la France. C'étaient des espèces
de _Mille et une Nuits_ occidentales, récits merveilleux de
l'imagination des harems, des cours et des camps, auxquels on ne
demandait aucune vraisemblance, mais de la galanterie, de l'héroïsme,
de l'imprévu et du prodige; les héros, les chevaliers, les
enchanteurs, les fées, les femmes, en étaient les acteurs obligés; on
rattachait ces aventures à quelques traditions historiques du temps de
Charlemagne et de sa Table Ronde, ou bien au temps de l'invasion des
Sarrasins en Espagne et en France. On prenait ces récits tantôt au
sérieux dans le peuple, tantôt en plaisanterie dans les cours; de ce
mélange indécis de sérieux chez les ignorants, de plaisanterie chez
les lettrés, était né le germe d'épopée héroï-comique qui florissait
alors en Italie. Nous n'en ferons pas l'histoire. Le poëme _de Pulci_,
premier type de don Quichotte et source inépuisable où puisa Arioste,
le grotesque _cieco da Ferrara_; le _Roland amoureux_ de Boïardo,
merveilleuse débauche de verve de ce poëte, dans lequel Arioste n'eut
qu'à prendre tous ses personnages, déjà familiers à la multitude de
son temps; tous ces poëmes héroï-comiques et beaucoup d'autres moins
célèbres ouvraient la voie à Arioste: il n'avait qu'à y marcher mieux
que ses devanciers. Il allait se jeter dans des chemins déjà frayés à
travers des aventures déjà populaires, et faire mouvoir des
personnages historiques ou romanesques déjà familiers à l'esprit du
siècle: seulement il pouvait à son gré prendre ces personnages au
sérieux, comme le Dante ou le Tasse, ou les prendre en bouffonnerie
comme le _Pulci_ ou le _Boïardo_, ou enfin les prendre en bonne et
gracieuse plaisanterie héroïque, comme il le fit lui-même. La nature
attique et délicate de son imagination, la nature élégante et raffinée
de la cour de Ferrare, ne lui permettaient pas d'hésiter; il prit son
sujet en grâce, en folie, en ironie légère, tel qu'il convenait à un
grand poëte qui voulait badiner et non corrompre.
V
Cela fait, il employa les dix plus fortes années de sa vie studieuse
et solitaire à écrire le _Roland furieux_, le dernier mot de
l'imagination humaine!
Nous avons partagé longtemps l'espèce de dédain que les esprits
sérieux et tristes éprouvent par prévention contre ce miraculeux
badinage. On n'est pas toujours d'humeur de s'amuser ou de plaisanter,
même avec le plus beau génie des temps modernes. Un homme bien
supérieur à nous, Voltaire lui-même, quoique coupable d'une débauche
d'esprit bien autrement cynique et bien autrement répréhensible dans
son poëme de la _Pucelle_, avait commencé, comme nous, par mépriser
l'Arioste sur parole; mais quand il eut vieilli, quand il eut essayé
vainement lui-même d'imiter et d'égaler cet inimitable modèle de
plaisanterie poétique, il changea d'avis; il se reconnut vaincu, il
écrivit les lignes suivantes en humiliation et en réparation de ses
torts:
«Le roman de l'Arioste, dit-il dans son examen des épopées
immortelles, est si plein et si varié, si fécond en beautés de tous
les genres, qu'il m'est arrivé plusieurs fois, après l'avoir lu tout
entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture. Quel
est donc le charme de la poésie naturelle?... Ce qui m'a surtout
charmé dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'Arioste, toujours au
dessus de sa matière, la traite en badinant; il dit les choses les
plus sublimes sans effort, et il les conclut souvent par un trait de
plaisanterie, qui n'est ni déplacé ni recherché. Ce poëme est à la
fois l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et le _Don Quichotte_; car son principal
héros devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus
plaisant. Il y a bien plus: on s'intéresse à Roland, et personne ne
s'intéresse à Don Quichotte, qui n'est représenté dans Cervantes que
comme un insensé à qui on fait continuellement de mauvais
tours........ Il y a dans le _Roland furieux_ un mérite inconnu à
toute l'antiquité, ce sont les exordes de ses chants; chaque chant est
comme un palais enchanté dont le vestibule est toujours dans un goût
différent: tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque; c'est de
la morale, de la gaieté, de la galanterie et toujours du naturel et de
la vérité.» (Ici Voltaire traduit en vers, mais traduit faiblement,
quelques-uns des délicieux exordes que j'essayerai, à mon tour, de
vous traduire en prose.)
«Il a été donné au seul Arioste, continue-t-il, d'aller et de revenir
des descriptions les plus terribles aux peintures les plus gracieuses,
et de ces peintures, à la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire encore, c'est d'intéresser vivement pour les héros et les
héroïnes dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y
a, dans son poëme, presque autant d'événements pathétiques qu'il y en a
de grotesques. Arioste fut le maître et le modèle du Tasse; l'_Armide_
est d'après l'_Alcine_..... Je n'avais pas osé autrefois le compter
parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des
comiques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant,
et je lui fais très-humblement réparation. Le pape Léon X publia une
bulle en faveur de ce poëme et déclara excommuniés ceux qui en diraient
du mal. Je ne veux pas encourir cette excommunication.»
Nous savons, en effet, que deux souverains pontifes firent à l'Arioste
l'honneur de louer dans des bulles l'innocente et ravissante
plaisanterie du poëte de Ferrare, malgré les stances un peu trop
lestes dont quelques-uns de ses chants sont un peu trop diaprés. Mais
nous ne tenons pas pour avérée l'excommunication mentionnée par
Voltaire. Ces légèretés du style de l'Arioste, au reste, étaient dans
les moeurs de son pays et de son temps.
À ces observations de Voltaire il faut en ajouter une, qui donne seule
le secret de la composition de l'Arioste et du succès de cette oeuvre
en Italie. Ce secret, c'est le caractère national des Italiens, c'est
le génie du lieu et du peuple.
L'Italien est le seul peuple antique ou moderne qui ait à la fois
assez d'imagination pour s'enthousiasmer du merveilleux, et assez
d'esprit pour se moquer de son propre enthousiasme. C'est de cette
double faculté qu'est né le genre héroï-comique; ce genre a besoin,
pour être cultivé et senti, d'une dose égale d'enthousiasme dans le
coeur et de raillerie dans l'esprit. C'est précisément là le caractère
de l'Italien moderne: il imagine, et il rit de ses propres
imaginations; c'est aussi le caractère de la vieillesse dans les
nations et dans les individus. Quand l'Italie commença à vieillir,
elle produisit les poëmes facétieux du _Morgante_, du _Roland
amoureux_, du _Roland furieux_; quand l'Espagne toucha à sa sénilité,
elle produisit le _Don Quichotte_; quand la France sentit les
atteintes de l'âge après son dix-septième siècle, elle produisit
Voltaire et _la Pucelle_; quand l'Angleterre eut passé son âge de
raison pour arriver à son âge de désillusion littéraire, elle
produisit le _Don Juan_ de Byron, ce poëme de l'ironie de toute
chose, même de l'amour et de la poésie. Aussi tous ces ouvrages et
tous ces poëmes, où l'écrivain ou le poëte se moquent un peu
d'eux-mêmes et de leurs lecteurs, ne peuvent être lus avec agrément
qu'à deux époques de la vie: ou quand on est très-jeune et qu'on n'a
pas encore pleuré; ou quand on est très-mûr et qu'on ne pleure plus.
Très-jeune, on a ce franc rire de l'enfance qui n'a point de remords
ou de retour sur les tristesses de la vie encore en fleur; très-vieux,
on a ce rire un peu amer des derniers jours, où l'esprit, trop
expérimenté des illusions de la vie, se moque du coeur qui s'est
refroidi dans les poitrines. Nous ne conseillerons donc jamais à un
homme dans la maturité active de la vie, de lire l'Arioste; à l'âge où
les passions sont sérieuses, on ne comprendrait pas ce badinage avec
l'héroïsme ou l'amour. Le livre, quoique délicieux, tomberait des
mains. Il faut le lire avant l'âge des passions: c'est ainsi que nous
l'avons lu la première fois nous-même, avant notre vingtième
printemps; c'est ainsi que nous le relisons aujourd'hui après notre
soixantième hiver.
J'aime à me retracer avec vous le lieu, l'époque, les personnes, au
milieu desquels je lus ou j'entendis lire pour la première fois cette
féerie du coeur et de l'imagination qu'on appelle le _Roland furieux_.
Le lieu, la saison, les personnes, étaient admirablement adaptés par
le hasard à cette ravissante lecture. Laissez-moi recomposer la scène
et le tableau.