LA LOUANGE DES ANNÉES

Comme le vin qui en vieillissant se dépouille de ses âcretés, comme le

palmier qui laisse choir chaque année un cercle de branches séchées pour

faire jaillir vers le ciel une gerbe plus fraîche et plus jeune, ainsi

mon âme rejette ses pensées impures au contact régénérateur des années

et elle lance vers le ciel de la mort le juvénile bouquet des

aspirations idéales.

La vieillesse n’est pas terrible. Elle pose sur le front de l’homme sage

une couronne de roses cueillies au jardin mystique de la pensée. La vue

des yeux physiques diminue, mais on aperçoit des jardins insoupçonnés,

des fleuves d’argent, le déroulement des vallées et des montagnes du

pays intérieur. L’on entend moins bien la résonnance des voix humaines

mais la perception vient de toutes les mystérieuses paroles qui sont

dites dans l’au-delà.

O puissance que j’ai redoutée quand je ne te connaissais pas, tu es

bienveillante comme l’affection, tu es féconde comme la force du blé, tu

es transformatrice comme le printemps. Tu m’as donné la connaissance de

la mesure, tu m’as appris la valeur de l’amitié, tu m’as fait peser les

actions humaines dans la balance du pardon. Tu es le trésor de l’homme

pauvre, la clairvoyance de l’aveugle, la légèreté du paralytique.

Je me réjouis de m’avancer dans ta voie inéluctable où chaque pas que je

fais me rend le cœur plus léger et où je contemple une lumière de plus

en plus pure. C’est grâce à toi que j’avance dans la connaissance de

moi-même, que je me dépouille des voiles inutiles, des masques trompeurs

et que je contemple les choses sous leur double aspect de bien et de

mal. C’est grâce à toi que j’atteindrai la porte étroite de la mort,

purifié par le pardon, illuminé par l’intelligence.

Le livre des lotus entr'ouverts · 第 57 / 92 题