--Elles ne s'embêtent pas, vos filles, dit le moine. Mais où sont-elles?
--Oh! pour Gillette, elle est dans un beau pays où l'on voit de belles
choses et le nom lui importe peu.
--Voyons l'autre, dit Frère Ildebert.
«Mes chers parents,
Tout d'abord, j'ai idée que vous ne devez pas être contents de nous,
peut-être, car notre départ a été brusque et c'est une singulière
manière d'agir, pour des filles, que de s'en aller ainsi en un si long
voyage, sans avoir l'assentiment ni de son père ni de sa mère. Mais il
paraît qu'il n'y avait pas à tergiverser, que, d'abord, quand on fait
son éducation, il la faut faire complète, qu'une bonne éducation
comporte de longs voyages, qu'enfin, pour ces voyages, le vent était tel
qu'il fallait, et il ne l'aurait sans doute plus jamais été...
Si je m'expliquais plus clairement, je vous livrerais le secret de la
manière dont nous voyageons, et ce n'est pas possible. Sachez seulement
que si je vous ai parlé du vent, ce n'est pas à l'étourdie, et que nous
voyageons sans toucher terre et cependant non par eau.
Oh! ça n'est pas sans inconvénients. Quelques-uns nous prennent pour des
oiseaux et nous envient, mais quelques-uns aussi nous tirent dessus avec
leurs mousquets et il faut recourir à des manoeuvres pour échapper au
danger.
D'autres fois, la grande difficulté est de savoir où se poser. Car tous
les endroits ne sont pas bons, et fort peu offrent la sécurité.
Il ne m'est pas permis de vous dire où nous sommes, car être ici
paraîtrait chez vous invraisemblable, et nous risquerions de nous faire
condamner au bûcher lorsque nous retournerions au pays.
La nation qui nous abrite est en guerre avec deux de ses voisines. Il y
a eu d'horribles batailles; le sang coule à ce point que le fleuve qui
roule des cadavres n'est composé lui-même à peu près que du liquide
répandu par les blessures sans nombre. On tire ici à l'aide d'une
artillerie bien plus perfectionnée que la nôtre et qui enflamme tout
l'horizon.
On nous a menées, naturellement, dans le pays destiné à être victorieux,
parce qu'on y court relativement moins de périls, et nous avons vu
tantôt défiler les troupes du général vainqueur: elles étaient très
abîmées; mais les hommes sont partout courageux; c'est même, je vous
dirai, la seule chose louable que j'aie reconnue, car pour ce qui est du
reste, mieux vaut demeurer au fond de notre forêt. Je me demande même
pourquoi l'on cherche à voir ou à apprendre tant, alors que la plus
grande partie de ce qu'on voit est à vous détourner d'en voir davantage.
Il y a toutefois une chose drôle, c'est d'entendre se disputer madame
Je-ne-sais-qui et madame Ah!-qui-est-elle. Je n'ai jamais rien rencontré
de plus comique, et cela console de beaucoup d'incommodités.
Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent comme deux poules;
l'une appelle blanc ce qui est noir et l'autre noir ce qui est blanc.
Madame Je-ne-sais-qui pousse l'aménité jusqu'à trouver parfaites les
opinions de sa soeur, qui sont exactement contraires aux siennes, mais
cela révolte l'aînée; celle-ci dit alors à sa cadette tant de mal de ses
opinions et des gens défendus par elle, que l'autre, qui veut ces gens
tous parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les défendre
avec une impétuosité héroïque, ou bien se montre accablée par le
chagrin, quand on lui démontre qu'il y a des créatures mauvaises. Et le
rire nous en prend à toutes, même à l'accusatrice et même à Gillette
qui, comme il convient, est toujours de l'avis de sa maîtresse. De sorte
que c'est de nos propres maux que nous tirons et notre remède et notre
principal agrément, et que, souvent, de nous rendre compte que nous
sommes insupportables, nous amène à nous supporter.
Ma maîtresse m'a dit que, lorsqu'on sait beaucoup, le principal résultat
est de se trouver d'un avis opposé à celui des autres et fréquemment au
sien propre.
Elle dit que savoir engendre forcément discussion, doute et
incrédulité.--«Alors, pourquoi apprenons-nous?» lui ai-je demandé. Elle
m'a répondu: «Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.»
A l'heure où je vous écris, le peuple victorieux n'est pas content parce
qu'il pense avec raison que le vaincu voudra être vainqueur demain.
Alors il est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se mangent les
uns les autres, en attendant qu'ils soient vaincus.
Nos maîtresses ont décidé que nous avions vu ici assez de choses
instructives. Pour une fois, elles sont tombées d'accord, et nous
repartons vers un pays nouveau. C'est bien commode.
Voilà, mes chers parents. Je pourrais vous en dire beaucoup plus, mais
je crains que vous n'ayez déjà de la peine à vous faire lire cela. De
vos nouvelles qui nous manquent, mon Dieu! nous ne nous mettons point
trop en peine, car nous savons que votre vie est régulière et monotone,
ce qui s'appelle heureuse...
Je vous embrasse tendrement.