LE FRÈRE ILDEBERT

Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine

nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à

la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille

composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait

hors des murs à la tombée du jour.

Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que

malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant,

mais il s'exprimait bien; mieux que cela, il agrémentait son langage

aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.

En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il

raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux

prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il

s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres,

affirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se

faire comprendre, bien entendu, de personne:

--Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint

ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des

hommes...

--Est-ce que vous pourriez lire ma lettre? lui demanda le bûcheron.

Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait:

--On a bien fait de me chasser du couvent! Non que je croie fermement au

diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois

mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à

donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à

l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu...

--Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes

filles...

--J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah! j'étais vraiment

sur un beau chemin!...

--La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles,

pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce

billet?

Et il lui tendait le papier sous le nez.

Frère Ildebert dit:

--Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre

deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher

dans un lit.

Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond

de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y

furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants.

Et, couramment, il lut:

«Cher papa et chère maman,

Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons pour un grand voyage.

Le moment en est venu, puisque nous savons lire et écrire.

La carrosse aux deux lézards verts · 第 13 / 25 题