MÊME DANS LE MERVEILLEUX LE TEMPS PASSE

Ils furent introduits près d'une dame qui ne ressemblait pas à l'autre,

tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci était

occupée à donner une leçon au même garçon en lequel ils avaient reconnu

le fils de M. Périnelle. Tout en parlant aux paysans, elle se garda de

s'interrompre; et le petit ânonnait sur les pages d'un grand livre.

--Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je ne ferai pas de

compliments de vous à monsieur votre père...

Elle reprit, se parlant à elle-même:

--Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manière à

contenter un esprit clairvoyant... Et qu'est-ce que vous dites de ce

temps, par exemple? Je vais être obligée, Dieu me pardonne! de faire

allumer des chandelles en plein midi...

--Nous étions venus, madame... dit le bûcheron.

--Ah! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront

peut-être convenablement; mais il faut de longs et patients efforts: ce

n'est pas si facile!...

--Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bûcheron à sa femme.

--Je ne dis pas non, fit la mère, mais l'autre a plus de grâce.

Gilles éprouvait encore la hâte d'arriver à ses fins.

Il dit:

--Nous étions venus, madame, pour la question du prix des leçons.

La dame sourit tout de même que sa soeur; mais elle dit:

--Vous avez raison et vous êtes un honnête homme. Tout se paye, vous

vous en doutez bien! Vos filles apprennent à lire et à écrire; c'est

votre désir, n'est-il pas vrai? Eh bien! votre voeu étant accompli, le

prix en sera seulement la conséquence naturelle. Rappelez-vous ces mots;

c'est le seul acompte que je vous demande.

Le couple s'inclina avec déférence et confusion.

Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant attention à ne pas

s'étaler sur le parquet, le père Gilles aperçut, parmi d'autres, un

grand portrait qui le sidéra. Il dit à sa femme:

--Ça ne te rappelle rien, à toi, ça?

--Quoi?

--Ce portrait?

La mère Gilles pâlit, mais ne voulut absolument pas répondre.

Le bûcheron demeura troublé, même sous la pluie qui le trempa ainsi que

sa femme jusqu'à l'os.

--Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. «Il ne sera jamais

question d'argent entre nous...» Comme elle a dit ça, madame

Je-ne-sais-qui!

--Oui, mais: «Le prix en sera seulement la conséquence naturelle», a dit

madame Ah!-qui-est-elle; que veut dire ceci: c'est peut-être une

attrape?...

Puis il se reprit à songer au portrait qu'il avait vu.

Une demi-douzaine d'années après ces événements, il ne s'était pas

produit grand changement dans le coin de la forêt, si ce n'est que les

bûcherons étaient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes

filles fort avancées pour leur âge, de visage agréable, de taille bien

prise et que l'on commençait partout à traiter de demoiselles.

Ainsi la vie s'écoulait dans le merveilleux, aussi tranquillement

qu'elle l'eût pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.

Rappelons-nous d'abord le petit excédent régulier de recettes, qui

augmentait progressivement la fortune du bûcheron.

Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des

images familières, non seulement des bûcherons mais de leurs amis, comme

si ces bâtiments eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et

bisaïeux.

Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va

sans dire, et écrivaient comme des clercs; en outre, elles savaient

jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement

qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M.

le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui

faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants

vécussent autour de lui.

Quand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles

commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler

d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs

matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue.

Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme

autant de pas.

Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel. Qui de vous se

demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas

toléré le cas contraire sans prendre tous les gens du bois à témoin que

le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.

Oh, oh! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère

Gilles fussent contents de leur sort!

Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux

de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si

richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long

trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on

ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin elle

eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de

même et éduquées d'une seule manière. Or Gillette recevait du ciel des

robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule; Gillette

blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage;

Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des

contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques; Gillette

trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis

que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très

amusant; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par

qui ni par quoi que ce fût.

Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa

soeur; la mère Gilles estimait Gillette plus que Gillonne.

--D'abord, elle sera plus heureuse, dit-elle, puisqu'elle juge tout beau

et bien.

--Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne

sait pas voir le mal où il est, tandis que sa soeur s'entendra pour le

dépister.

La discussion était sans fin...

Un beau dimanche, la troupe amicale des bûcherons et bûcheronnes arriva

avec sa marmaille. Tous ces gens étaient blêmes, les jambes vacillantes,

les yeux exorbités, beaucoup d'entre eux même ayant restitué leur

déjeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.

Ils eussent vu la moitié de la planète se détacher et tomber dans la

nuit vide, qu'ils n'eussent point manifesté plus de terreur.

Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, étendu, à la porte

de l'un des pavillons, un lézard vert de la taille d'un cheval de trait.

Gilles se tenait les côtes.

--Il y en a deux, disait-il...

--Et vous dites cela, s'écrièrent les gens du bois, comme vous parleriez

d'une portée de lapins!...

--Comment! disait Gilles, je vous ai menés un jour voir des pavillons

poussés dans la nuit, comme des morilles après la pluie, et cependant

plus anciens l'un et l'autre que votre arrière-grand-père: vous n'avez

pas bronché; et vous voilà aujourd'hui les membres coupés et le ventre

débordant comme un marais, parce que vous avez vu un lézard!...

--Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse! murmurait un

homme tremblant.

La mère Gilles opina:

--Je n'aime pas ces bêtes-là... non plus que tout ce qui arrive...

--Qu'est-ce qui arrive? lui demanda-t-on.

--Je m'entends... Je m'entends...

Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes

n'étaient point de retour. Et leur retard même était grand et tout à

fait inusité.

A part lui, le père Gilles pensait: «Elles ne sont point revenues de la

messe, et le lézard se prélasse sur l'herbe... Qu'est ceci?...» Il se

doutait que, dans les communs des pavillons, il y avait mieux encore que

les lézards pour vous conduire à bonne distance.

Mais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard.

On épilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.

Quelqu'un dit:

--Moi, je ne serais pas tranquille...

--Pourquoi? dit le père.

--A cause de ce lézard du diable.

--Moi, dit un autre, je ferai, ce soir, un détour de cinq lieues, plutôt

que de repasser par l'endroit où je l'ai vu.

Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'étaient pas de

nature à tranquilliser les parents.

--J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularités-là, dit une femme:

mes petits ne sauront ni lire ni écrire. On s'en est bien passé

jusqu'ici.

--Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien; dit un autre, on peut

être sûr qu'elle a en mal son pendant exact. Vous en subirez la

conséquence...

--La conséquence?... fit le père Gilles, tiré de sa songerie.

--La conséquence naturelle, oui, mon compère. Il n'y a pas à dire, dans

ce bas monde, c'est comme au marché: rien pour rien. Tout se paye.

Ce fut au père Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles

prononcées dans un des pavillons par la maîtresse de Gillonne.

Il ne cessait d'aller de sa chaumière à l'endroit d'où l'on apercevait

les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il

amenuisait ses yeux qui étaient bons et voyaient loin.

Les bessonnes ne paraissaient pas.

On s'attabla pour les rôties et le pain perdu, comme les dimanches

ordinaires. Mais le coeur n'était pas à la collation. Et quand on attend

quelqu'un, il est difficile de parler d'un sujet autre que celui de son

absence.

--A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient

reconduites et seulement jusqu'à la lisière de la forêt, par la voiture

du duc, c'est-à-dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il faut encore

un bout de temps pour venir jusqu'ici, même sur des jambes de jeunesse.

Pour ce qui est de faire pénétrer un carrosse sous bois, à d'autres!...

Gilles regardait avec dédain celui qui venait de parler.

--On peut bien aussi détacher un cheval et galoper à califourchon! dit

une vieille.

--Comment donc, après tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres

dimanches?

--Les autres dimanches, dit la mère Gilles, elles sont à l'heure, voilà

ce que je sais.

--Moi, dit une femme, je ne me suis jamais séparée de mes filles...

--Il faudra bien que tu le fasses, eh! la belle, le jour où elles auront

chacune trouvé un galant!... Ah! Eh bien, alors, le diable m'emporte si

elles viennent te raconter ce qui leur sera arrivé.

--Les enfants, c'est fait pour inquiéter les parents. Ils ne sont jamais

pareils à nous. Ils ont leurs manières de voir. On ne les tient pas.

--Et qui veut les élever trop bien les élève mal...

--C'est comme s'il dépensait cher pour faire d'eux des étrangers...

Durant que Gilles était hors de la chaumière à explorer l'horizon, l'on

se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa

femme, le nez dans la poêle à frire, entendait peu les propos des

commères.

Tout à coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en

pétarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'était ni

oeuf, ni tartine, et qu'elle se hâta d'amener au jour. Avec une pince, on

le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y était, qui

avait failli fondre.

--Il y a un farceur sur le toit... Peut-être bien aussi que les petites

s'amusent là-haut à nous jouer un tour!...

On appela le père à demi mort d'inquiétude:

--Une lettre! compère Gilles: parions que tu as loué, vieil avare, ton

premier étage à une sorcière!...

Une lettre? Ma foi, oui. Le cachet portait un écusson inconnu, soutenu

par des chimères.

--Une lettre! dit le père Gilles. Ah! si elles étaient là!... Qui

c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire?

En effet, personne n'en était capable. Il rompit le cachet avec rage et

dit qu'il s'en allait aux pavillons.

--Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les

perroquets, y sont plus savants que nous!...

On le trouva plein de courage; car aucun homme n'eût voulu se risquer du

côté des pavillons. Cependant, en troupe, armés de fourches, de cognées,

de manches à balai, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en

arrière, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivât

point malheur.

Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de réponse. Pas le

moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les

persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines.

Pas le plus frêle écho d'une voix de perroquet. On eût souhaité voir

sous la porte des écuries onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou,

nous ne parlons pas: c'était dimanche, jour de rôties; il était au logis

familial.

Le pauvre Gilles tenait sa lettre à la main. Ce n'était pas un long

écrit: trois lignes à peine. Mais ce papier, par miracle tombé de la

cheminée, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de

ses filles, de qui nulle nouveauté ne l'étonnait. Il enrageait de ne

pouvoir déchiffrer ces trois lignes. Aussi était-ce grande pitié pour

tous de le voir pleurer comme un enfant.

--Et vous dites, s'écriait-il, qu'il ne faut pas apprendre à lire! Mais

si je savais lire, j'aurais, à cette heure, des nouvelles de mes

filles...

--Si tes filles n'avaient pas appris à lire, elles seraient près de

toi!...

Il annonça qu'il allait aller à la ville se faire expliquer le contenu

de la lettre. C'était insensé à cette heure: il passerait la nuit dans

les chemins! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel

qu'il était, sans vouloir se retourner.

A l'écart de la mère Gilles, qui versait des larmes, les femmes

échangeaient leurs opinions. L'une était d'avis qu'à n'en pas douter, un

sort avait été jeté aux malheureux bûcherons; une autre, que le père des

bessonnes était un être avide, ayant fait le serment de s'élever

au-dessus de sa condition, et qu'il était puni par où il avait péché;

mais presque toutes pensaient que le lézard géant avait dévoré les

fillettes et que c'était pendant sa digestion pénible qu'on avait vu, ce

matin, le monstre affalé sur le tapis herbeux de la clairière...

--Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la

compagnie: ces bêtes-là ne font pas deux repas en un jour!

--Dis plutôt qu'elles dédaigneront ta vieille carne, après s'être

régalées de fines cailles à leur déjeuner.

Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand détour, le soir, en

regagnant leurs chaumières.

V

La carrosse aux deux lézards verts · 第 12 / 25 题