--Monsieur, commença-t-elle, avec le formidable aplomb de la tireuse de

cartes qui a l’habitude de sonder les reins de ses clients avant

d’exiger d’eux cinquante sous ou trois mille francs, je vois, par

métier, à travers les murs, c’est donc pas la peine de faire des

manières pour s’entendre une bonne fois. Vous êtes un homme riche,

habitué à contenter vos caprices et vous pensez que l’argent peut tout

acheter, aussi bien une boutique où vous voulez mettre une automobile en

dépouillant une vieille femme de son gagne-pain qu’une pauvre enfant

orpheline qui n’a plus que sa grand’mère pour la défendre. Monsieur

Dormoy, _ma petite-fille m’a tout raconté_. C’est pas encore si grave

que ça mais ça peut le devenir, surtout que cette mignonne n’est pas

bien forte, étant née de parents perclus de la poitrine. Alors, voilà,

il faut savoir ce que vous diriez à un commissaire de police si je vous

traînais devant lui. Réfléchissez bien; des histoires comme ça, c’est

l’honneur d’un homme quand ça se raconte dans un quartier. On vous a vu

la faire passer par la fenêtre de votre cabinet de toilette, celle qui

est là, juste en face de ma chambre. Quand on fait entrer les enfants

par les fenêtres d’une maison c’est rare s’ils en sortent sans dommage

et même qu’ils peuvent n’en plus sortir du tout! Je crois pourtant pas

que vous puissiez être un _vampire_, vous êtes trop bel homme pour ça

sans vouloir vous en faire compliment mais, un homme est un homme,

c’est-à-dire pas grand’chose de propre. Alors j’ai de la méfiance.

Zinette est dans une maladie de langueur qui est pas ordinaire.

Ce n’était pas le moment de s’écrier: «Le petit chat est mort!» avec

l’accent de la Comédie-Française. Tout bon escrimeur que j’étais,

j’avais oublié que la principale loi de la défense est la promptitude de

l’attaque. Je venais pour protéger Zinette contre sa grand-mère et on me

parlait, au contraire, de la protéger contre moi... jusque chez un

commissaire de police? Zinette avait tout raconté... Quoi? La poupée,

les perles?... Le témoignage des enfants? J’avais souvent entendu

pérorer mon père à ce sujet. Même les plus probants s’entachaient de

fantaisie. Une chimère de bronze les avait mordus? C’était vrai et

c’était faux, selon la place qu’occupait la dite chimère dans la réalité

de leur appréciation. Et puis, Zinette chez sa grand’mère, sans son

costume d’idole japonaise, pouvait-elle être la même Zinette que chez

moi où je l’entourais des égards dus au rêve somptueusement fou de mon

amour?

Je tournais en cercles de plus en plus restreints autour de cette salle

à manger, cuisine, chambre à coucher et je découvrais que, souvent, il y

a l’influence du milieu, le doute ou l’effroi que peut nous inspirer le

décor. Oh! cette pièce où régnait un désordre dont je n’avais jamais vu

l’exemple, probablement parce que je ne descendais jamais dans les

sous-sols de mon hôtel, jadis, ou que... je faisais venir les bonnes,

les jolies soubrettes chez moi au lieu de monter chez elles! Ce désordre

désespérant où tournait, éperdue et menacée du tisonnier, ma _souris

japonaise_, tellement petite qu’elle ne s’y retrouvait point, la pauvre

bestiole, et qu’elle y salissait sa jolie robe de neige! Là, un

instrument singulier en tôle avec des bouches ouvertes comme une

caricature de monstre, c’est-à-dire le fourneau, des casseroles éparses,

des torchons qui étaient des vêtements à moins que les vêtements fussent

des torchons, des détritus, dans une boîte, où l’on avait l’air de

vouloir les conserver pour en obtenir une pourriture plus compacte, un

petit lit d’enfant, si étroit, exhibant ses draps troués, douteux d’où

s’exhalait une odeur surette, mon Dieu, pas trop désagréable, une odeur

de _souris_, un peu de musc mélangé à on ne savait pas trop quoi

d’humain, d’animal et de chatouillant les narines à vous en donner envie

d’éternuer, puis ce formidable édredon rouge trônant sur le lit de la

grand’mère, barrant le jour de la fenêtre donnant sur la cour et qui

avait l’air de vous crier: on ne passe pas, je suis la barricade, molle

mais épaisse, qu’on ne doit jamais franchir, _je suis la famille_!

Et par terre, c’était un carrelage immonde, boueux, depuis plus de vingt

ans, où toutes les couches de cendres, de poussière, avaient fini par

former un terreau, oui, du fumier solide sur lequel poussait ma fleur

pâle condamnée à l’étiolement.

--Monsieur, insinua encore la tireuse de cartes, vous feriez bien de

vous asseoir, vous allez vous fatiguer à vous promener comme ça en rond.

J’avais, en effet, l’habitude de tourner, moi aussi, mais jusqu’à ce

matin-là j’avais pu tourner, mal ou bien, largement, dans de vastes

cirques, chambres d’amour ou salons officiels, très entourés de fleurs,

de décolletages savants et de mondanités élégantes vous dissimulant les

pourritures sociales. Maintenant je voyais se restreindre le champ de ma

prétendue liberté d’allures et se serrer autour de mon front la

certitude, en couronne de fer, que je n’échapperais pas à mon destin.

Je m’arrêtai, je fis face au monstre et je dis, le ton rauque:

--Qu’est-ce que Zinette vous a raconté, madame?

Cela seul me semblait important. Après, je lui poserais l’autre

question, la plus dangereuse de toutes: «_Combien?_»

--Oh! Monsieur Henry Dormoy, pas grand’chose, les enfants sont si

menteurs! Mais elle n’a pu me dire que ce que savais déjà et que vous ne

pouvez pas nier: c’est que ce n’est pas pour enfiler des perles que vous

la gardez chez vous des après-midi pleines et que vous l’appelez _la

souris chinoise_!

--_Japonaise_, madame, ne commettez pas cette erreur très répandue chez

les femmes, même du meilleur monde, que la Chine ou le Japon sont

identiques, au moins sous le rapport du bibelot. Et où voyez-vous le

crime dans cette appellation!

Je tenais ma canne à deux mains en essayant de la plier un peu comme

pour éprouver la résistance et la souplesse d’un acier nouveau, en

escrime, et je songeais:

--Pourvu, mon Dieu, que je ne lui flanque pas une volée. Ça

n’arrangerait certainement rien.

--Je n’y verrais point d’inconvénient, moi, si la petite n’en

dépérissait pas de plus en plus. Elle geint toute la nuit, se plaint du

froid, se plaint de la chaleur, ne mange pas et rêve, les yeux grands

ouverts, qu’une grosse bête noire, une bête dont les dents très blanches

ressemblent aux vôtres, cher monsieur, veut la dévorer.

Cette malheureuse phrase leva l’écluse de ma rage et le torrent passa

bouillonnant, submergeant tout... Je ne me rappelle plus ce que je dis

parce que je ne le savais même pas et que je parlais sans même voir

_l’autre_ monstre dont les dents n’étaient vraiment pas blanches, elles,

qui me regardait ahuri, effaré, cherchant des yeux, de ses yeux

troubles, une issue pour se sauver au cas où j’en viendrais à la

menacer. Dans le torrent, un peu trop capricieux de mon indignation,

elle put démêler, cependant, que je lui reprochais des brutalités bien

et dûment constatées par moi et les honorables locataires de la maison,

dite _bourgeoise_, que nous habitions tous les deux.

--... Vous avez fermé si fort une porte sur la pauvre petite main

cramponnée au chambranle que vous l’avez coupée comme à la hache... et

vous n’avez pas pleuré toutes les larmes et le sang de votre corps,

madame! Vous laissez cette enfant dehors et parce qu’elle a voulu

rentrer au moment où cela ne vous convenait pas, vous l’avez estropiée.

Oh! oui, vous ne l’avez pas fait exprès! C’est entendu.

--Ah! cria la mégère d’une voix s’étranglant, si elle vous a raconté ça,

elle a de la mémoire, la gosse! Elle avait tout juste quatre ans et on

avait beau l’envoyer jouer dans la rue, elle ne voulait jamais y rester,

la vermine.

Un claquement sec. C’est ma canne qui casse. J’ai préféré tout de même

ça, pour mon honneur d’homme, à la lever sur une femme de soixante-dix

ans. Mais c’est mon amour, l’intrépide amour, qui vient de me conduire à

la source même de la vérité. J’y bois le poison jusqu’à m’en rendre

fou... et, oui, j’avoue, j’avoue que je veux protéger l’enfant, que je

paierai ce qu’il faudra pour qu’on la mette en pension ou dans un

endroit de campagne clair et sain où elle pourra essayer de vivre sans

qu’on lui arrache les doigts ou les cheveux.

Je tremble sur mes jambes comme le cheval de course qui vient de

dépasser le poteau. J’ai en effet dépassé toutes les bornes des

convenances sociales. Je jette les débris de ma canne sur l’édredon

rouge, cette mare de sang épais évoquant la douceur de la vie de famille

et j’ajoute, les bras croisés, désormais très calme:

--Combien?

Elle a compris et elle n’est pas tout de même assez stupide pour ne pas

préférer se compromettre à... ne pas transiger. L’ennemie du peuple

c’est encore la fortune _acquise par des générations_, c’est-à-dire la

fortune qu’on sait employer à propos parce qu’on y tient bien moins qu’à

son caprice. Cette femme-là doit avoir quelque part une affreuse

marmite, enduite de suie, puant intérieurement le graillon, où elle

entasse des billets de banque dont elle ne se servira ni pour elle, ni

pour la petite fille exténuée de privations... et mes billets de banque

rejoindront les autres, sans profit pour personne!

Il est convenu que la _souris japonaise_ partira au printemps, bientôt,

et que j’ai le droit de surveillance d’ici là... car je ne veux pas

qu’on lui tende un piège quelconque pour me l’achever sournoisement.

--Monsieur Henri Dormoy, voudriez-vous me jurer une chose?

L’idée de faire un serment à cette femme-là me donne un mouvement

d’involontaire gaîté. Mon cynisme me revient.

--Tous les serments que vous voudrez, madame... pourvu que vous ne

m’accusiez pas d’un autre genre de tentative de corruption, car, enfin,

vous avez des idées si singulières sur l’art de trier les perles fines

que je me méfie. Voici bien longtemps que nous sommes en tête-à-tête et

cette maison, si prude, va encore faire des suppositions. Que dois-je

vous jurer? De ne jamais remettre les pieds ici?

--... De ne jamais révéler à personne que j’ai accepté votre argent.

Trois mille francs, c’est une somme... Si ça se savait, monsieur Henri

Dormoy, le propriétaire _m’augmenterait encore mon terme_ et, grâce à

vous, ce misérable-là m’augmente tous les ans.

Ce n’est pas la peur d’être déshonorée par une histoire de chantage

faite au protecteur de sa petite-fille qui la tourmente... C’est la

terreur d’une augmentation de terme de la part du propriétaire.

--Je vous jure, madame, que je ne dirai jamais à personne ce qui vient

de se passer entre nous... à moins d’être obligé de parler à un juge en

cas de crime prémédité!

C’est pourquoi, mon cher avocat, je viens d’avouer le don de ces trois

mille francs... seulement, le crime que je pensais prémédité... à ce

moment-là, ce n’était pas le mien.

Quand je rentrai chez moi, je n’avais pas déjeuné encore et je demandai

un bain tout de suite, sans vouloir manger le moindre morceau. Il me

semblait que je sortais d’un égout.

--Bernard, videz un litre de verveine dans cette eau! Je viens de chez

notre voisine, l’_antiquaire_, et je ne suis pas certain d’en revenir

propre. Il y a sûrement des poux là-dedans.

--Bien, monsieur. Ça ne m’étonnerait pas pour les poux, alors, monsieur

ferait peut-être sagement de ne pas recevoir aussi souvent la

petite-fille de cette femme-là. Y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle en

apporte, de son côté.

--Bernard, où voulez-vous qu’elle se chauffe, cette petite, puisque

personne n’a le courage de s’en occuper...

--Monsieur n’a jamais eu d’enfant et ne connaît pas cette vermine-là.

C’est... en caoutchouc, voilà mon opinion.

Bernard n’en démordra pas, puis, il m’apprend que le «_petit chat est

mort_» (sans accent de la _Comédie Française_), il avait été trop

maltraité et «il faisait dans tous les coins de la cuisine, monsieur».

Ne serait-ce pas plutôt pour cela qu’on l’aurait achevé? Je deviens très

pessimiste. La loyauté des gens de maison est tellement subordonnée à

leurs commodités personnelles. Bernard ajoute, avec un sourire qui

m’exaspère tout à fait:

--Ce petit de Robin, monsieur, on aurait pu le nommer _Robinet_, s’il

avait vécu. Ça lui allait comme un gant.

Et il s’en va, très heureux de son mot.

Moi, je me sens très malheureux. Étendu sur le sofa de Don Juan, je

subis la dépression qui suit toujours les grandes dépenses nerveuses. Ce

que mon orgueil a souffert dans la cuisine de cette vieille femme,

entremetteuse, vendeuse de chair humaine et tireuse de cartes

transparentes, est inouï. Je me vois sombrer dans un océan de boue.

C’est la goutte de liquide empoisonné qui est au fond de ses yeux qui

déborde et submerge ma vie. Alors, j’en suis arrivé là, moi, le monsieur

correct? J’ai failli rosser à coups de canne une dame âgée, dont l’âge

seul, il est vrai, demeure respectable, mais dont je ne devrais même pas

connaître l’existence. Comme j’avais raison de vouloir la faire expulser

de cette maison bourgeoise! Et encore? Pourquoi n’aurait-elle pas le

droit d’y vivre, tout en déshonorant un fronton de style Louis XV?

Est-ce qu’elle est beaucoup plus gênante, au point de vue social, que

mon père, le magistrat intègre qui a déshonoré une prétendue jeune fille

et me l’a fait épouser? La morale...

--Ah! la morale, il n’y en a pas... ou c’est seulement ce qui est beau,

ce qui est propre et si je me domine moi-même jusqu’à la hauteur de

l’impossible, j’ai raison.

J’ai crié ça presque tout haut et voici qu’une petite main, une patte de

souris, se glisse dans mes cheveux, me communique un frisson étrange qui

est à la fois de la joie et de l’horreur.

Elle est entrée, la _souris japonaise_, et elle a glissé, en tournant,

dans les chambres jusqu’à moi. Elle est là. S’imaginant que je dormais,

elle n’a fait aucun bruit. Elle s’est mise à jouer silencieusement toute

seule. Elle s’est habillée, a drapé son minuscule kimono noir et or

qu’elle va chercher dans un coffre qui s’ouvre à sa taille car elle ne

pourrait atteindre aucune armoire et ne peut pas tourner une clé avec

ses mains frêles, ni tirer un tiroir. Elle a fouillé dans le sac de peau

de suède qui est mon gant, a pris son fil de perles et l’a attaché à son

cou, puis elle a fait elle-même le chrysanthème roux avec ses cheveux,

parce qu’elle a une science mystérieuse, déjà, des pratiques de

l’éternel féminin. Elle est la plus extraordinaire miniature d’une

princesse de féerie. Je la regarde ahuri, presque craintif:

--D’où sors-tu?

Elle répond, de son timbre grêle, un peu fêlé, un petit grelot d’argent

qui aurait une secrète _paille_.

--J’ai trouvé la fenêtre du cabinet ouverte. M. Bernard, qui vidait

votre bain, ne m’a pas vue, j’ai grimpé, j’ai attendu un peu derrière un

paravent... et j’ai couru bien vite... bien vite... vous faisiez dodo.

Bonjour, monsieur, comment allez-vous? Je vous dérange pas?

Elle se recule jusqu’à la psyché où elle baigne, elle, sa précoce

coquetterie d’ingénue dans un immense miroir, immense pour elle et

infini, comme la mer. Un peu loin de moi, dans cette pénombre de mon

salon qui est sombre à cause d’étoffes lourdes encadrant les grandes

croisées Louis XV aux carreaux ternis datant certainement du siècle

dernier, il n’y a plus que cette vision illuminée mystérieusement par le

reflet de la psyché qui suit tous ses gestes comme un rayon de

projecteur accusant la silhouette d’une danseuse. Où donc ai-je vu cela,

déjà, ce rôle de petite fée, en costume noir et or, jaune et noir... Mon

Dieu! La danseuse que sa propre mère m’a vendue... la danseuse

vierge!... Je me cache le visage dans mes bras et je m’enfonce dans les

coussins qui embaument de tous les parfums dont ils furent saturés,

tachés, salis, souillés. Ah! cela ne finira donc jamais cette torture du

désir imposée à l’homme, comme une obligation, un contrat passé avec

l’autre entremetteur, celui qu’on appelle Dieu, au nom de la

reproduction?

--Monmami, si tu es beaucoup fâché contre moi je vais m’en aller,

soupire la petite voix au timbre d’argent. J’ai désobéi en passant par

la fenêtre... mais... je voulais tant revoir le petit de Robin. Il est

guéri? dis-moi... Je m’en irai après.

D’une voix sourde, je réponds:

--Non, il est mort. C’est-à-dire, oui, il est guéri: guérir c’est

mourir.

--Ah! c’est donc ça que tu as du chagrin, Monmami?

L’adorable ingénuité de la phrase me rappelle enfin à la réalité si pure

de ma _souris japonaise_. En effet, elle m’avait confié un dépôt, une

petite chose vivante mais estropiée comme elle et cette petite bête

innocente est morte, achevée, sur un ordre de moi, donné sans réflexion.

Je me lève et je m’étire longuement comme si je sortais d’un sommeil

ayant duré des années.

--Petite souris, tu as raison. J’ai beaucoup de chagrin. Je crois qu’il

n’a pas trop souffert. Il a dû souffrir certainement moins que moi en ce

moment. Ne t’en vas pas puisque tu es venue. A quoi veux-tu jouer?

--Je ne joue pas. (Elle se regarde de côté dans son peignoir japonais où

domine le noir malgré les fleurs d’or). On ne joue pas quand on est

triste.

--Tu ne vas pas exiger que je mette un crêpe à mon bras, dis?

--Non, toi tu es trop grand.

C’est laconique et d’une puissance de raisonnement qui ressemble à

l’inflexibilité même du fatalisme oriental.

Ébloui je regarde, de haut, ce jouet bizarre, cette singulière effigie

de femme, ce diminutif de tous nos espoirs, cette réduction de toutes

nos misères et j’ai envie de lui expliquer des choses qu’elle

comprendrait peut-être fort bien toute seule.

Je recommence à tourner. J’aime à aller comme cela de long en large dans

ma cage. Mais ma cage est grande, construite encore sur mesure. Plus

tard elle se rétrécira. Ce ne sera plus que celle de la ménagerie où

l’on classe les fauves sous une étiquette ou un numéro. J’ai presque

envie de lui dire:

--Petite, je viens de te payer trois mille francs et ce n’est pas cher!

Avec les cent premiers francs de la souris _d’ivoire_, ça fait: trois

mille cent, plus le fil de perles, les kimonos, les mules! Ce à quoi il

convient d’ajouter mon honneur de vieux garçon! Alors, si tu ne tiens

pas plus que ça, et je m’en doute, à la société de ton estimable

grand’mère, nous pourrions nous sauver... si je n’ai pas pu sauver le

chat! Allons-nous-en tous les deux: Ce sera bien le diable si nous

n’arrivons pas à dépister la loi et ses prophètes! Plus tard, je

t’épouserai. Quand tu auras quinze ans, j’en aurai...

J’entends la voix lointaine, celle qui n’a pas le timbre d’argent,

murmurer à mon oreille: «L’abus de confiance? L’amour, le grand amour,

ne prend ni n’achète. Il se donne jusqu’au sacrifice». C’est vraiment

abominable, une excellente éducation! Ça vous colle à la peau comme une

de ces maladies d’enfance dont on ne réchappe qu’à la condition d’y

laisser un lobe de sa cervelle. Il est de plus en plus certain qu’Armand

de Sembleuse a agi comme un imbécile! «Que signifie l’esprit de l’homme

devant la divinité de la lettre? Les mortels n’ont que l’amour, plus

fort que la mort, au-dessus d’eux. C’est à eux d’y atteindre au lieu de

l’abaisser. Les tentations auxquelles on ne cède pas sont des bonds de

plus en plus hauts vers l’infini.»

Je tourne. Elle me regarde assise, à ma place, sur le sofa de Don Juan

et elle penche la tête en mordillant son collier.

--Laisse-donc ça! Tu vas rompre le fil et en avaler, espèce de petite

Cléopâtre! Tu es insupportable! Tu veux manger du feu, des perles

fines... tu rendrais fou n’importe qui! Tu n’es pas une petite fille

ordinaire, toi! Je te soupçonne d’être capable de faire flamber une

maison pour t’amuser.

--Grand’mère dit ça, réplique-t-elle en frottant ses mules de velours

bleu l’une contre l’autre avec un secret dépit et des gestes de mouche

en colère, mais, moi je dis... je dis... que si on me forçait pas à

allumer le fourneau quand j’y vois pas, le matin, pour son déjeuner

qu’elle veut prendre dans son lit, bien tranquille sous son édredon

rouge... les braises ne s’envoleraient pas quand je souffle dessus... je

dis... je dis (elle suffoque) je dis que tu es aussi méchant qu’elle et

que je reviendrai pas!

Une explosion de larmes détend enfin l’effrayante situation et le grand

fauve est vaincu par la petite souris qui, pour la première fois,

victime de son injuste égoïsme, a osé se plaindre. Elle, une petite

fille ordinaire? Ah! vraiment, non. Elle n’a qu’à lever la main, sa main

estropiée, pour faire crouler les cieux.

--Ma petite souris japonaise, il faut me pardonner! Ne pleure plus.

Pourquoi n’as-tu pas parlé aux gens, pourquoi n’as-tu pas pleuré plus

haut, pourquoi es-tu comme un enfant qui dort toujours? C’est maintenant

que tu veux qu’on t’écoute? Ah! Tu choisis bien ton heure? Moi, j’ai

tout deviné, oui, mais les autres? (Je rampe à genoux jusqu’à elle et je

prends les petits pieds de velours bleu qui sont un peu moins grands, je

crois, que ceux de la belle poupée aux yeux mobiles, je les embrasse

mais elle les rentre, brusquement, sous son kimono en m’abandonnant les

mules. Elle est très fâchée). Voyons? Tu ne vas pas continuer à

t’enlaidir comme ça! Tu me tords le cœur! Je ne distingue plus le vrai

du faux depuis que je te connais? Pourquoi me racontes-tu ces choses

affreuses à présent... à présent! Je ne te questionne pas parce que...

c’est très vilain de rapporter contre sa grand’mère! (Et j’ajoute, sans

même m’apercevoir de ce que je lui dis, car je parle devant elle comme

si je pensais, puisqu’elle, n’est-ce pas, c’est l’idole inhumaine).

Enfin, est-ce que tu veux me la faire tuer? Ce n’est pas l’envie qui

m’en manque...

Mon cher avocat, cette petite fille de six ans que vous avez tous

torturée de mille façons dans vos savantes confrontations ne vous a

jamais dit, hein? que je lui avais, en quelque sorte, demandé la

permission de commettre un crime! Oh! elle est très forte! Elle a eu,

elle, la prescience d’une complicité amoureuse et touche à l’absolu,

comme au feu... sans se brûler! Ou... elle a le don d’enfance, le don

d’oubli.

--Monmami, c’est assez du chat.

Il est diabolique son regard malicieusement résigné quand elle laisse

tomber ces mots qui la vengent, car elle a bien entendu que je disais de

l’achever pour qu’il ne souffre pas trop. Je ne crois pas que jamais

femme puisse atteindre à un mépris plus évident de la dignité masculine.

Si je pouvais tout de même lui échapper?

--Petite souris, c’est très bien ce que vous venez de me dire.

Seulement, moi, ça me fait mal, vous oubliez que vous êtes toute petite,

qu’on peut aussi vous tuer sans même le faire exprès et que (je serre un

peu les dents)...

--Comme le chat! Elle éclate de rire, d’un rire aigu, d’un rire dont la

proportion n’est pas en rapport avec sa menue personne. Elle joue,

malgré son deuil, et elle joue à répéter _le mot_, avec l’entêtement

désespérant de l’enfance.

Que faire? Si je poursuis cette enquête sur son nouvel état d’âme je

vais me déchirer le cœur sans en obtenir autre chose que des refrains.

Le mieux est encore d’appuyer sur le timbre pour demander des

confitures!

--Monmami, raconte-moi une belle histoire... en mangeant du feu pour pas

t’enrhumer?

Elle a fini de goûter, elle s’essuie les lèvres après la manche de son

kimono et comme elle ne veut pas s’amuser, _puisqu’on est en deuil_,

elle vient se blottir près de moi, arrangeant les plis de sa robe avec

une coquetterie qui prouve qu’elle tient à bien dissimuler ses

_dessous_, la pauvreté de _l’autre_ robe. Elle a fait beaucoup de chemin

dans l’art de plaire et c’est très inquiétant. A la petite endormie d’il

y a six mois succède une créature sauvage qui commence à ne plus se

satisfaire de sa douloureuse résignation. Qu’arrivera-t-il si elle est

privée tout à coup de l’heure de luxe que j’ai eu l’imprudence de lui

offrir? Et si elle est obligée de replisser à la prison enfumée de

là-bas, j’ai donc payé, aujourd’hui, le droit de lui obscurcir toute sa

vie d’enfant par la ténébreuse paissance de la comparaison?

--Quelle histoire, ma princesse Souris? Il m’en faudrait savoir au moins

une digne de vous amuser!

Je ne me vois pas bien, en effet, dans ce rôle, étant donné les

histoires que je peux conter.

--Tu sais lire, pourtant, toi! soupire-t-elle.

--Oui, je crois, mais, dans mes livres les histoires ne sont pas du

tout... à ta taille.

--Alors, dis-moi comment c’est... (elle hésite) un vrai jardin?

Je trouve atroce que ce petit être souffrant et martyrisé de toutes les

façons ne puisse même pas s’imaginer la nature autrement que par la

vision du square d’à côté.

--Eh bien!... Voilà... c’est un grand parc où il y a des arbres!...

La souris japonaise · 第 10 / 11 段