--Il est certain que si tout le monde avait votre poigne...

Je comprends très bien qu’on passe, allant à ses affaires, et qu’on

détourne les yeux parce qu’on est pressé par la vie. Moi, j’ai le temps.

Je n’ai d’autre affaire en ce monde que ce qui me plaît. Et quand il me

plaît de dire: _je veux_, rien ne m’empêche plus de m’arrêter pour

distribuer des coups. Autrefois j’usais beaucoup trop de la voiture.

Aujourd’hui, je vais à pied. On remarque tant de choses en marchant, on

remarque surtout la veulerie du public...

Je me décide à aller acheter n’importe quoi chez la vieille dame:

--Vous avez été bien bon pour elle, monsieur, mais faut pas vous en

enticher parce que c’est le diable, cette vermine! Faut vous dire que

mon fils a épousé une grue, une vraie grue pour dire le mot, c’est de là

que vient tout le mal. Ça sortait d’on ne sait où. Mon fils, bien

honnête, commis de banque, pouvait choisir. Il a pris ça enceinte d’un

autre, oui. Ça, rien ne me l’ôtera de l’esprit, d’ailleurs, les cartes

l’ont déclaré, monsieur. Et elle n’a pas plutôt ouvert son œil de petit

chat galeux qu’ils ont tourné du leur... tous les deux à un mois de

distance. Alors, faut qu’à mon âge, moi que la tombe attend (!), je

gagne le pain de ce gosse-là. Malade aussi du mal de ses parents? Ça,

j’en sais rien. Ils sont surtout morts de misère et de paresse. Elle m’a

donné un mal, à moi, que je garderai tout ce qui me reste à vivre: le

dégoût des animaux de sa trempe. Jusqu’à quatre ans, sauf le respect que

je vous dois, ça ne faisait que pisser partout, au lit, sur les meubles,

et le médecin, car j’en ai dépensé un pour elle et ce sera bien le

dernier, m’a expliqué que _c’était la peur_. Oui, monsieur, elle avait

peur... On ne m’a jamais pu dire de quoi!

Écœuré, horrifié, agacé, j’ai acheté une étoffe d’orient qui vient de

Lyon et dont je ne veux même pas pour qu’on en essuie les meubles:

--Bernard, jetez-moi ça aux ordures?

--Qu’est-ce que c’est, monsieur?

--C’est un _alibi_.

(On me l’a assez reproché, ce mot-là!)

La fenêtre de mon cabinet de toilette ou de ma salle de bain est située

sur la cour, juste en face de leur fenêtre et d’une porte basse,

arrondie en porte de cave qui est celle de leur cuisine, de leur chambre

à coucher aussi, car il n’y a, là-dedans, qu’une arrière-boutique

servant à tous les usages domestiques, sauf que l’usage d’un ou d’une

domestique y est complètement inconnu. La petite fille doit faire son

lit, un berceau ancien, en bois brut patiné par les ans, et sans doute

les mains douces de toutes les mères qui l’ont balancé. Il est très bas,

placé entre un fourneau-potager et... la boîte aux ordures. Élémentaire

hygiène! La cuisine salle à manger chambre à coucher contient, en outre,

le lit de la grand’mère, un grand lit terrible à édredon rouge. Quand

elle est levée, cette petite fille de six ans doit balayer et éplucher

les légumes, garder le magasin, puis, après le déjeuner, elle peut

s’amuser, c’est-à-dire aller n’importe où, dans la cour principalement,

qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. _Zinette_ (on m’a dit son

nom que je n’avais pas eu l’idée de demander) ne rentre pas au magasin.

Il est fermé pour elle.

--Vous comprenez, je reçois les clients et je n’ai pas besoin de ça dans

mes jambes. La conduire à l’école?... Je n’ai pas le temps. La concierge

n’en veut pas dans la grande entrée, sous la voûte de la porte cochère,

ni dans les escaliers.

Alors... j’ai vu...

Un jour de froid intense, j’ai vu, en soulevant le rideau de mon cabinet

de toilette, une petite ombre collée au mur qui tenait serré contre elle

Robin le gros chat de la concierge, qui est une chatte, en outre. La

petite restait immobile comme endormie et je suis revenu deux heures

après... elle y était encore, sur un petit banc, seulement le chat

l’avait lâchée et elle jouait avec un bout de fourrure dont elle

essayait de fabriquer un manchon pour y fourrer ses pauvres pattes

bleuies d’oiseau mourant. J’ai entr’ouvert la fenêtre.

--Zinette? (Elle s’appelle Thérésine ou Thérèse.)

Elle a entendu, a regardé en l’air, de côté, puis enfin elle a couru

vers celui _qui peut faire la lumière_, celui qui _mâche le feu_, celui

qui _joue avec des flammes de toutes les couleurs_ (n’a-t-elle pas

raconté tout cela dans la torture de ses longs interrogatoires?) et,

sans une hésitation, oui, j’ai pris le pauvre petit morceau de femme par

la ceinture et je l’ai fait avaler par ma fenêtre.

Quand elle s’est retrouvée dans ce salon qu’elle croyait bien ne jamais

revoir, comme un paradis deviné en rêve, elle s’est mise à tourner sur

elle-même, pauvre petite souris japonaise, à tourner, tourner, prise de

folie, de vertige, à valser, à danser... puis, essoufflée, elle a fait

une jolie révérence en me disant, selon les conseils obséquieux de

l’horrible vieille:

--Bonjour, monsieur, comment allez-vous? Car elle est très polie.

Son petit nez coulait, tout rose, et ses yeux, roses aussi, pleuraient

les larmes d’un rhume de cerveau qui aurait pu tenir au lit un homme

comme moi.

J’ai fait venir des gâteaux, une boisson chaude au miel et comme c’était

l’heure de mon Porto, fatalement, naturellement, Bernard a dû apporter,

sur un plateau d’argent, le Porto en question, et des biscuits. Quelle

orgie à la tour!...

Elle a une petite robe de flanelle grise, un petit tablier, pas très

propre, cette fois, car elle n’est pas en visite et ses pieds, en

chaussettes de soie rose (d’où cette dépouille de grue peut-elle

provenir, sinon de l’étalage du bric-à-brac?) sont dans des galoches

minuscules comme tout nus. Sur une table turque, basse, à sa portée, à

notre portée, les friandises, la tisane pour elle, le vin pour moi et

Zinette en adoration devant le feu car, comme tous les enfants, elle est

éblouie par le mystère du feu (elle voudrait tant y toucher!), me tourne

le dos, ne pense ni à boire, ni à manger. La cheminée remplie de flammes

est, pour elle, un théâtre où se jouent toutes les comédies et tous les

drames. Elle a enlevé ses petites galoches pour ne pas salir et elle

tend ses pieds roses dont les doigts se remuent, se détendent

nerveusement.

--Zinette, venez boire ou ça sera froid.

Elle vient, pieds nus, elle glisse comme la souris. Elle boit tout

doucement, tousse un peu, puis, mangeant un gâteau, elle me regarde

fixement.

--Je suis bien contente, monsieur. Quand que je m’en irai?

Ah! ce désir d’éterniser le moment et de gâcher l’heure en lui assignant

une agonie! Je connais tellement ça.

--Quand vous voudrez, de façon à ne pas vous faire gronder. Venez tous

les jours, par le même chemin, tant que durera le froid. Je vous ferai

signe.

--Monsieur, pourquoi mangez-vous du feu?

--Je ne fume pas mon cigare par l’autre bout, pourtant, petite sotte.

--Ça ne fait rien, ça brûle en dedans?

--La fumée vous gêne?

Je sens qu’elle veut que je lâche ça. C’est toujours le fameux mystère,

celui qui la poursuit d’une série d’interrogations qu’elle ne sait à qui

soumettre. Elle rit:

--C’est vous que ça doit gêner. Pourquoi c’est que vous le mangez le

feu, dites?

--Pour... faire comme les autres. Tenez, vous avez raison, je le jette.

(Elle ne tardera pas, celle-là, à me prouver que je suis stupide.)

Elle le prend sur le cendrier, c’est tout à fait la souris flairant le

piège, elle met le doigt sur la cendre, se brûle et appuie sur l’autre

bout.

--Vous voilà fixée, petite curieuse.

--Monsieur? Je voudrais...

--Quoi? Allons, un peu de courage... vous voulez fumer?

--Je veux manger du feu parce que grand’mère a dit que c’est pour ça que

les hommes ne s’enrhument pas.

--Peut-être... mais c’est amer. Non! Non! Je vous le défends.

Ça y est. Elle en pleure de dégoût et me regarde avec un mépris non

dissimulé.

--J’aime mieux être enrhumée. Je vous demande bien pardon, monsieur.

--Il n’y a pas de quoi, mademoiselle.

Machinalement je reprends mon cigare à sa menotte tremblante puis, d’un

grand geste fou, je l’envoie dans la cheminée. Je pense que j’ai eu peur

d’attraper son rhume. Je suis terriblement agacé! Maintenant, elle veut

revoir le _monstre_ qui l’a mordue, il y a quinze jours et elle cherche

à s’orienter. Je l’amène là-bas, du côté de mes vitrines. On joue encore

à faire la lumière. Elle ne s’en lasserait pas. Il y aurait tout de même

mieux pour amuser une petite fille qui n’est pas de taille... à grimper

sur des chimères aussi dangereuses. Il est convenu avec moi-même que je

lui achèterai une poupée, des jouets simples, des images naïves...

--Monsieur, est-ce que c’est votre frère?

Elle passe devant mon portrait, de la Gandara, qui fut peint il y a dix

ans.

--Oui, il me ressemble, n’est-ce pas?

--Non, il a l’air méchant.

--Merci.

Nous revenons au salon. Elle furète partout, discrètement. J’ai

l’horrible idée de savoir si la bonne n’a pas menti, si elle peut voler.

Au bout d’un quart d’heure de petits trottinements elle me revient avec

un gant qu’elle a trouvé sous un meuble car elle voit mieux ce qui est

par terre parce qu’elle en est plus près.

--Voulez-vous me le donner? Je l’ai trouvé sous un fauteuil.

--Mais oui, à quoi cela peut-il vous servir?

--Pour m’en faire un sac où je mettrai mes affaires. (Et elle me confie

simplement.) Grand’mère me reprend tout ce qu’on me donne. Ça, elle

osera pas!

Elle agit selon une logique admirablement déduite, impitoyable. J’hésite

à la questionner sur cette grand’mère abominable, car ce serait ignoble.

Et pourtant...

--On dit que votre grand’mère... tire les cartes. Qu’est-ce que c’est

que ce métier-là mademoiselle Zinette? Je suis curieux aussi, moi.

Elle s’illumine et saute sur le divan. Très gravement, s’assied:

--Oui, monsieur, elle prédit l’avenir et le passé, elle dit tout ce

qu’on ne sait pas. (Elle paraît très fière, la pauvre petite.) Oui.

--Comment fait-elle... pour le passé, au moins?

Elle prend sa pose de petite souris, la tête sur le côté, les pattes en

avant et elle compte sur ses doigts, dont un manque:

--Un, deux, trois, quatre: un joli brun vous aime; trois, quatre, cinq,

six: un blond viendra qui lui fera du mal; cinq, six, sept, huit: une

femme brune, la dame _qui pique_, sera jalouse de vous... et vous ferez

de grands voyages.

Pour le passé, elle me semble avoir deviné juste, hélas!

--Et puis?

--Et puis, c’est cinquante sous!

J’éclate, je ris de toute une joie cynique impossible à réprimer. C’est

délicieux et tellement nature.

--Alors, je vous les dois? Les voulez-vous? Zinette vous êtes une

somnambule extra-lucide vraiment remarquable.

Je cherche mon portefeuille. Elle est fort troublée.

Et tout à coup, elle me regarde avec une extase au fond de ses yeux

dorés par le feu:

--Moi, je sais pas. C’est ma grand’mère qui fait payer... Moi je vous le

donne pour rien... pour vous apprendre, quoi, puisque vous savez pas non

plus. C’est mon cadeau!

Je saisis la petite poupée, je la mets sur mon bras et, debout, je la

contemple silencieusement.

--Zinette, je vous adore... comme vous aimez le feu! Seulement, il ne

faut pas jouer avec le feu, voilà.

Elle rit, d’un petit rire silencieux. Elle lève la tête, heureuse de

toucher le lustre de cristal coloré par les flammes et elle murmure:

--Je viendrai tous les jours qui fera froid, vous avez promis et je

jouerai... sans toucher au feu, je vous promets de même. J’amènerai

Robin.

Elle n’oublie même pas le premier ami, le chat, car, enfin, moi, je

n’arrive que le second.

... Elle est partie, en passant par la grande porte. Je ne pouvais pas

me résigner à la jeter, toute chaude de ce bonheur neuf, dans cette cour

glaciale. Elle est partie et je fais mon examen de conscience...

Il est certain, mon cher avocat, que j’avais roulé très rapidement sur

la pente parce que, tout simplement, j’avais eu peur. Je crois

qu’Antoine a aimé Cléopâtre pour la même raison! On ne peut aimer, d’un

réel amour, sensuel ou chaste, que ce qui vous domine absolument; tout

le reste est littérature ou malpropreté. Or, la puissance d’un amour

d’essence divine, c’est-à-dire touchant à l’absolu, se résume dans un

effroi mortel. Si j’avais joué avec cette petite fille normalement,

paternellement, si je l’avais tutoyée, embrassée, caressée, comme, selon

tous les usages moraux, on peut et on doit le faire, j’aurais pu

m’égarer un instant ou me garer, par prudence, tout de suite, mais la

peur, la peur sacrée, me paralysa et c’est à cela, à cette présence

latente, quoique singulièrement énervante, que je compris que j’étais

perdu. Ce que vos enquêtes judiciaires n’ont pas pu expliquer, c’est mon

cynisme et il demeure à découvrir encore les résultats fâcheux de ce

cynisme. C’est précisément à cause de ce prétendu cynisme que je suis

innocent et, elle, encore moins coupable que moi. Dès que j’ai compris

où j’allais, j’ai pu dire: _je veux_ et je n’ai plus voulu qu’une chose:

la sauver de moi et de _l’autre_, l’ogresse en question. Ne sachant pas

du tout où j’en étais, j’ai pu la faire entrer clandestinement par la

fenêtre... et je l’ai fait sortir par la porte quand j’ai enfin deviné

la nature du sentiment qui s’emparait de moi. La pitié n’a pas inventé

seule cet attachement irrésistible d’un homme de quarante ans pour une

petite fille de six ans. Et il n’est pas nécessaire de me démontrer

paternel pour une partie de la si bizarre affection _morbide_, comme

vous dites, alors que vous plaideriez coupable pour le reste. J’étais

devenu amoureux purement et naturellement de Zinette, _de la souris

japonaise_, et je vous jure que ce n’est pas pour jouer à la poupée

qu’on déshabille que je la faisais venir chez moi, pas plus que ce

n’était pour lui inspirer on ne sait quelle sensualité de mauvaise

qualité. Mon seul désir fut de réaliser mon amour dans toute l’étendue

de sa beauté parce que, cette fois, j’avais rencontré un sentiment

effroyable qui valait la peine d’être éprouvé, non pas jusqu’à la peau,

mais jusqu’au cœur, jusqu’à en mourir ou à en tuer. J’ai choisi. Et si

jamais Zinette peut vivre, elle, jusqu’à l’autre amour, l’amour

ordinaire, je ne crains pas qu’elle puisse me méconnaître par la

comparaison et en se souvenant de moi elle pourra dire à l’homme, aux

hommes qui lui apprendront ce que je sais et que je ne lui ai point

appris: «Celui-là seul, m’aimait vraiment!» La Zinette, ma _souris

japonaise_, obligée de tourner dans le cercle vicieux de notre humanité

et devenue le carnassier redoutable qu’on appelle une femme pourra enfin

s’écrier: «Oui, celui-là seul aimait du grand, du divin amour qui, pour

épargner quelques larmes de plus à l’enfant que j’étais, n’a pas hésité

à les payer de sa tête.»

Vous pouvez même, mon cher avocat, renoncer à plaider ma cause en en

ayant enfin très approfondi le mystère douloureux. Être acquitté me

semblerait moins beau, puisque cela laisserait la place au doute... pour

l’avenir.

A partir de ce jour, ce fut la voie droite, sans aucune erreur de

direction; je ne daignai même pas me garantir des sourires équivoques,

ni des tentatives de chantage réitérées. Rien ne me détournait de ma

passion... _morbide_, si vous voulez! Et je peux même vous démontrer la

folie platonique, la manie de l’adoration dans toute son horreur ou sa

poésie. J’avais enlevé la souris d’ivoire de mes vitrines pour la placer

sur une petite console de velours au-dessus de mon divan comme un

ex-voto, comme un fétiche, et, chose que personne ne sait encore mais

que vous pourrez constater, je lui avais brisé l’un des petits doigts de

sa patte gauche, je veux dire un des ongles, pour qu’elle fût plus

proche de ma réelle idole!

Comment se fait-il que l’objet aimé, jusque-là pareil aux autres, puisse

devenir tout à coup, du jour au lendemain, l’idole unique, la créature

ou la création, dominant tout, faisant table rase de tout ce qui fut

avant elle! Vous pensez que j’étais devenu fou? Mais l’amour sincère

n’est pas autre chose que la folie lucide, une extravagance instinctive

touchant le genre d’inexplicable sécurité qu’un endormi par le

somnambulisme éprouve sur le bord d’un toit.

Quand je revis Zinette, il y avait bien une poupée dans le grand salon,

des images et même un superbe alphabet contenant des animaux détachables

qu’on pouvait interchanger durant la leçon de lecture, mais il n’y avait

plus d’homme inquiet ni de témoin soucieux de son égoïsme. Zinette fut

reçue par un amoureux jaloux, passionné, qui jouait sérieusement et ne

risquait plus les plaisanteries du goût de celle du cigare.

--Zinette, dis-moi si tu m’aimes?

A ses pieds, je l’avais assise sur mon divan, très haute sur des

coussins, je le regardais entre mes cils comme j’avais, jadis, regardé

la marquise de Vailly pour lui dire: _voulez-vous_.

Seulement, je ne pensais même pas au sexe possible de Zinette. Zinette

ou _la souris japonaise_ derrière elle, c’était la même idole d’ivoire

aux yeux de rubis.

Que comprit-elle? Que put-elle percevoir de ce battement de cœur profond

qui montait de moi comme le bruit de l’océan, la pulsation même de tous

les flots rouges des abîmes de l’humanité, je n’en sais trop rien, mais

elle me prit le front dans ses petits bras minces et murmura, un peu

tremblante:

--Je suis bien contente, monmami.

Et elle ne m’appela plus monsieur. Elle avait embrouillé les deux mots

pour toujours.

On fit l’inventaire du gant dans lequel elle avait apporté des trésors

inestimables selon son idée de récent propriétaire: un dé à coudre en

acier rouillé, trois grains d’encens tombés d’un ancien encensoir et

qu’on ferait brûler un jour (pas tout de suite), un ruban rose, des

bouts de réglisse et une pièce de deux sous percée. On lui avait repris

un petit pantin disloqué pour le mettre à la vente (il ne faut rien

dilapider).

La poupée lui parut trop belle, digne de rester chez moi et quand elle

vit qu’elle fermait les yeux en la penchant, elle en eut une peur

secrète qui la fit s’en éloigner avec des gestes prudents et ennuyés.

Une chimère de bronze qui mord, une poupée d’émail qui fait semblant de

s’endormir? Histoires très louches.

J’allai chercher, dans un coffret de mon bureau, un fil de perles que

j’avais acheté je ne sais plus pour quelle femme et que je n’avais pas

donné, j’ignore pourquoi et je le laissai tomber dans le gant, sac à

malices universelles. Elle fit un bond.

--C’est des vraies, monmami?

En petite-fille d’antiquaire qu’elle était, elle savait bien qu’il en

existait de fausses.

Certaines femmes détestent les diamants, les femmes de goût

généralement; d’autres ont la crainte superstitieuse des opales;

d’autres ne peuvent pas voir une émeraude, _la pierre froide_, mais

toutes aiment les perles instinctivement. La perle est une chose vivante

qui se frotte, pour vivre, à la peau de celle qui la porte et qui meurt

quand on la détache de tout contact humain. C’est pourquoi il y a un

lien entre toutes les nacres...

La _souris japonaise_ ne trouvait pas du tout que cet humble collier,

d’à peine cinq mille francs, fût trop beau pour elle et il a fallu la

niaiserie d’un lapidaire faisant du zèle pour estimer ça une fortune!

Outre le collier, la souris eut un lilliputien kimono de soie noire

brochée d’or et doublé de jaune soufre, des mules à sa pointure en

velours bleu, puis, ayant assez décoiffé de femmes dans ma vie pour

savoir recoiffer une petite fille, je lui arrangeai un casque couleur de

chrysanthème roux, avec sa petite queue de rat, qui la plongea dans

l’admiration au sujet de ma précieuse habileté. Je vous entends d’ici,

mon cher avocat, murmurer: «Nous y voilà. On joue à la poupée qu’on

déshabille?» Non. C’était seulement le contraire, car pour transformer

ainsi ma poupée, moi, je ne lui enlevai point la tunique de Nessus de sa

pauvreté. Elle mettait ça sur le reste, gentiment, face à la psyché,

comme une actrice qui garderait sa robe de ville sous le manteau

éclatant de son rôle. Ma poupée, je ne l’ai touchée nue que pour la

faire taire... lors de l’assassinat de son bourreau, parce que, droite

sur son lit, elle hurlait à la mort, tel un petit chien fidèle qui

défend le maître méchant l’ayant jadis estropié et qu’il me semblait

nécessaire d’en finir... Et depuis... avouez que c’eût été difficile...

Zinette, un jour, m’arriva, une touffe de son chrysanthème roux en moins

parce que grand’mère en la démêlant _avait perdu patience_. Le morceau

du cuir chevelu était parti avec la touffe. Absolument comme le petit

morceau de doigt.

--C’est une honte de tolérer une pareille peste dans une maison

bourgeoise! glapissait notre concierge que vous savez féroce. Vous,

monsieur Dormoy, qui avez de belles relations, vous ne pourrez donc

jamais nous délivrer de ce choléra?

La _poupée japonaise_ ne pleurait pas. Tant que l’on ne lui interdirait

pas l’entrée de mes appartements, elle supporterait tout.

--Si je pouvais seulement me cacher dans ton lit, la nuit, me

faisait-elle judicieusement remarquer, elle ne me tourmenterait plus.

J’ai peur, peur, la nuit... j’ouvre les yeux aussi grands que si

j’allais mourir.

--Hum? murmurai-je, tu as des façons d’arranger les choses sans

consulter les gens qui ne sont pas précisément...

Je cherchais un mot très simple, qu’elle pût comprendre simplement, mais

la _souris japonaise_ s’emporta, furieuse, comme jamais je ne l’avais

vue encore s’emporter.

--Monmami ne dis pas! Monmami ne dis pas! (Elle hoquetait.) Je veux pas

que tu dises ça!

J’étais médusé par cette minuscule femme, grandie tout à coup dans une

liberté de favorite qui a tous les droits. Je la regardais, sincèrement

anxieux de ce qui allait jaillir de cette petite bouche tremblante de

colère. Crispant malgré moi mes mains fiévreuses dans les coussins de la

fameuse couche de Don Juan, je pensais même à en envoyer un sur ce mince

fantôme de mousmé noir et or, histoire d’étouffer un autre mot qui

m’aurait abîmé ma chère idole enfantine.

--Non, c’est pas vrai ce qu’elle a dit à tout le monde. _Je suis une

petite fille très propre._ Elle a menti, elle a menti.

Et toute rouge de sa confusion d’en avoir tant avoué, elle vint se

cacher la tête dans ma poitrine. J’avais oublié complètement ce détail!

Robin, le chat de la concierge, eut des petits (parce que c’était une

chatte), et on lui fit cadeau d’un de ces animaux qui fut cause d’une

bien plus terrible aventure. Je la vis arriver, un matin, comme j’allais

sortir pour déjeuner au restaurant, tenant relevés les deux pans de son

petit tablier.

--Monmami, fit-elle tout bas, est-ce que tu veux me le garder... elle le

cherche partout pour le tuer. Il est déjà bien malade.

Je rentrai vivement et on déballa le petit chat, la queue cassée, une

oreille arrachée, miaulant pitoyablement. J’appelai Bernard en lui

enjoignant de soigner cet animal... _ou de l’achever pour qu’il ne

souffre pas plus avant_.

On m’expliqua le drame. Grand’mère avait déclaré qu’il lui salirait sa

boutique et l’avait poursuivi... à coups de tisonnier, naturellement.

--Allons, décidai-je, il faut mettre un terme à son amour pour la

propreté.

Et au lieu de gagner le restaurant où j’avais rendez-vous, je fis ce que

je brûlais de faire depuis longtemps et qu’une dernière pudeur mondaine

m’interdisait: je demandai audience à _l’antiquaire_.

Je trouvai le monstre trônant au milieu des dépouilles de toutes ses

victimes et je saluai un peu froidement.

--Vous plairait-il, madame, de m’écouter? Pas ici, dans votre

arrière-boutique.

Elle me regardait avec une étonnante effronterie, de ses yeux où

semblaient s’extravaser deux gouttes de boue.

--Justement, ça se trouve bien, cher monsieur Dormoy. Je voulais vous

causer aussi. Mais, n’est-ce pas, on n’est pas libre dans le commerce.

On passa dans la salle à manger, chambre à coucher, cuisine, et elle

m’offrit un fauteuil de je ne sais quelle époque dont je n’usai pas

parce que j’avais très peur de récolter des taches de graisse.

La souris japonaise · 第 9 / 11 段