à la porte même de mes particulières entrées et faisant tache dans une
façade convenable, de style Louis XV, très pure, à quatre belles
fenêtres à petits carreaux un peu ternis, possédant des frontons cintrés
extrêmement élégants. Quand j’avais signé un bail, j’avais demandé si on
pouvait loger ailleurs cet antiquaire et tout son attirail qui me
faisait loucher sur ma façade personnelle.
--Mais, me dit mon propriétaire scandalisé, ce marchand a toujours été
là. Il ne fait pas partie de ma maison de rapport. Il est à cheval sur
une ancienne loge de concierge de la maison mitoyenne et sur une
ancienne remise de voiture de la mienne. Vous comprenez, lui aussi a un
bail!
--Et si je lui offrais de le reprendre... pour, par exemple, le jour où
j’aurai une automobile à mettre dans cette ancienne remise.
Avec cette fureur singulière qui s’emparait de moi dès qu’un désir me
hantait, je fis proposer toutes les transactions possibles et
imaginables pour _déloger l’antiquaire_. Je n’y réussis point.
Trois ans passèrent sur cette fantaisie, qui n’était peut-être que le
plus sage des pressentiments, et l’antiquaire demeura. Il renouvela son
bail, je renouvelai le mien. Je n’eus pas d’automobile, parce que je
trouve ridicule de se mettre aux ordres d’un chauffeur de garage au lieu
de l’avoir aux siens, et chaque fois que je pénétrais chez moi,
j’entendais ma concierge, forte personne pleine de dignité, raconter des
choses de ce genre:
--Voilà encore cette _antiquitaire_ qui a flanqué des ordures dans ma
cour! Tenez, monsieur Dormoy, tant que ce bric-à-brac là nous restera
pour compte, la vie me sera _indigeste_.
Vous connaissez cette brave femme, hélas! Elle fera certainement la
seule gaîté des audiences...
Un jour... oh! ma plume tremble, ma main se crispe sur elle pour écrire
cela, _un jour_, y a-t-il de cela un an ou plusieurs siècles? Jour
d’entre les jours, petit matin d’octobre pluvieux, froid, où la rue
avait l’air d’un corridor fermé en haut par une voûte peinte en gris, et
tout était si fumeux, si triste là-dessous, les passants, les voitures,
une guimbarde de maraîcher qui sonnait, sur le pavé de bois, comme un
corbillard vide! Moi mettant mes gants, boutonnant mon pardessus et
relevant mon col de fourrure pour aller déjeuner je ne sais plus où,
chez quelqu’un qui devait me montrer des estampes. Enfin, je fus arrêté
par quelle funeste puissance devant la glace étroite, rongée d’humidité,
montant le long d’une des parois de cette odieuse boutique? Glace
racoleuse comme un éraillé visage de fille où je mis mes yeux qui
dévièrent et qui se prirent à une vision de bibelot, un si minuscule
bibelot: _une souris d’ivoire_ posée sur un petit socle de bronze! Mon
Dieu! Mon Dieu d’orgueil et de colère, où m’avez-vous conduit quand j’en
suis venu là?
J’examinai le bibelot charmant et extraordinaire à cause du milieu
vulgaire dans lequel je le rencontrais. Cette souris était un minuscule
ivoire japonais représentant, en effet, ce que les marchands des quais,
vendeurs de bêtes curieuses, appellent _souris japonaise_, une souris
blanche à collerette de poils roux, aux yeux rouges ou roses, qui a pour
particularité de tourner sur elle-même des heures entières. Cette
bestiole, la plus menue des souris, a des mœurs bizarres; elle regarde
très en l’air ou sur le côté, avec la vivacité d’un animal fou et, au
contraire, est fort intelligente, douée de merveilleux instincts
raisonnables qui la protègent contre les chutes, la préservent, durant
sa valse ingénue, des mille dangers qui menacent une souris aimant la
danse, faisant la ronde, en dehors du chat.
Cette _souris japonaise_ posée sur un socle de bronze était d’un ivoire
très pur, très uni, sans un défaut de ton ou de _lame_, elle possédait
sa collerette rousse incrustée en or, striée de quelques coups de burin
imitant les poils, comme il sied à un artiste japonais de les imiter à
coups de ses ongles pointus et elle dardait, tournant sa petite tête à
oreilles transparentes sur le côté, essayant de voir, d’aguicher le
monsieur, des yeux de rubis d’un rouge sanglant, tout en ayant l’air de
surveiller la spire de sa queue.
--Voici, pensai-je, une chose délicieuse qu’il me faut m’offrir tout de
suite.
La souris trônait au milieu de vieux débris de toutes sortes: armes
toutes rouillées, statuettes de tous les formats, morceaux d’étoffes de
toutes les provenances, vieilles pipes, vieux bijoux faux, peignes
espagnols dont la seule crasse était authentique, boutons de corsage
sans assortiment possible, jusqu’à des chaussures de bal complètement
éculées. Comme elle devait s’ennuyer là-dedans, la petite souris, ma
souris?
J’hésitai un peu. Je ne connaissais l’_antiquitaire_ que par ma
concierge, qui avait le tort de lui crier des injures à propos de tout,
peut-être pour plaire au principal locataire de la maison qui avait
voulu le faire expulser de son coin sombre comme on chasse une araignée,
le jour du grand nettoyage. Je n’y étais jamais entré dans cette
boutique, moi! Mon instinct, qui est celui de la souris japonaise
vivante: tourner férocement dans un cercle vicieux sans tomber, mais
hélas, sans pouvoir le briser, en sortir, me tirait en avant par la
fibre d’un désir puéril et pourtant je songeais que j’avais pas mal
d’ivoires de ce genre. J’avais une galerie très encombrée... pour, un
matin comme celui-ci, revendre tout en bloc et repartir sur une nouvelle
piste, une collection autre à reconstituer. Il faut bien s’amuser,
n’est-ce pas?
C’est que j’aurais pu dire encore à Armand de Sembleuse, à vingt ans de
distance: _je m’ennuie!_
J’avais eu des femmes comme on a une écurie de courses.
Maintenant, on m’aurait montré trente souris japonaises pareilles à
celle-là, je les aurais voulues toutes les trente!
--Ça vaut une centaine de francs ici, me dis-je, parce que le
collectionneur se fixe toujours un prix qu’il sait très bien qu’il
dépassera mais il aime à croire qu’il ne le dépassera pas. Oui! cent
francs dans ma rue. Au boulevard, ça serait mieux présenté et on en
demanderait deux cents.
J’entrai.
Mon cher avocat, en écrivant ce mot, je tremble de fièvre...
... Elle était là, l’autre souris japonaise, celle qui a tourné dans mon
cerveau et m’a rendu fou!
Il y avait là une petite fille de six ans qui épluchait des... oui, qui
épluchait des oignons et elle pleurait, ses yeux étaient rouges; elle
était blanche et blonde, avec une petite collerette de cheveux lisses,
un peu roux, des mèches qui lui tombaient autour du cou et suivaient
tous ses mouvements comme des plumes suivent l’oiseau, comme des poils
suivent l’ondulation de la fourrure. Je tenais le bouton de la porte, la
vision se détachait très nette sur le fond noir de cette boutique pleine
à ne laisser aucune autre place que pour faire asseoir cette petite
fille sur un petit trépied de fonte, l’ancienne base d’une statuette de
jardin, sans doute. Elle épluchait des oignons et jetait les boules
blanches dans une assiette après avoir pris les boules rousses dans un
panier.
Comme elle pleurait! Hypnotisée sur ce phénomène qu’elle ne comprenait
pas du tout, la toute petite femme mordait ses lèvres avec courage pour
se donner une naturelle raison de souffrir.
Je pensai d’abord simplement ceci:
--Pourquoi fait-on faire ce travail-là qui est, je crois, du ressort des
cuisinières, à cette petite fille, puisque, proportion gardée, elle
pleure bien davantage que ne pleurerait une grande personne dans ce
métier?
Est-ce que je savais si les gens peuvent ne pas avoir de cuisinière, moi
qui avais eu des bonnes pour me servir au lit et ramasser mon mouchoir?
Puis je pensai à m’en aller discrètement lorsque la petite leva le nez,
un petit nez fin de souris et s’arrêta, figée dans la même pose que
_l’autre_, les deux petites pattes en avant, la tête un peu sur le côté,
ses beaux yeux rouges, qui étaient verts, au fond, du troublant vert de
la prunelle phosphorescente de certains animaux, cherchant à voir et ne
voyant pas, si douloureusement pleins de larmes cuisantes.
--Que vous voulez, monsieur?
--Mademoiselle, je voudrais voir le marchand ou la marchande pour
connaître le prix de la souris en ivoire qui est à l’étalage.
Alors, tout de suite, la petite s’empressa, bien contente de planter là
ses cruels oignons. Elle dit, de sa voix si bizarre de petit instrument
fêlé:
--Ma grand-mère est pas là, monsieur, mais elle va revenir. Elle est
allée pour le beurre. Elle serait fâchée si vous restiez pas. Elle me
gronderait. (Et elle ajouta avec le plus profond sentiment mondain.)
Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
Je me mis à rire car c’était aussi impossible que de découvrir un
millimètre carré sans couche de poussière dans cette odieuse boutique.
--Mademoiselle, vous êtes bien aimable mais... où?
La petite souris sourit.
--Ah! c’est pas bien propre... et pourtant je balaie tout le temps. Ça
revient. J’en fais sauver d’un côté, ça retourne de l’autre. Faut pas
vous en aller. Tenez, là, il y a un fauteuil. C’est un Louis XIII,
monsieur, un vrai Louis XIII.
Je pouffai. Toute la gaieté de mon ancienne existence me remonta au
cerveau. Ah! rire encore une fois comme cela et l’entendre rire, elle,
comme elle se mit à rire!
Les larmes étaient enfin taries.
Pendant que la gamine essayait de tirer une vieille chasuble de prêtre
et une jupe de drap jadis bleu de ce _vrai_ fauteuil pour me l’offrir,
derrière nous, un affreux visage de femme sortait de l’ombre; cela se
formait lentement comme on prétend que se forment les silhouettes
d’apparitions évoquées par les médiums en transes. C’était celui d’une
vieille dame osseuse, à angles droits, la figure grise, craquelée, en
céramique cuite au four de l’enfer, le nez coupant, le menton tranché
comme un éclat de tesson plus dur encore, et dans ce visage effrayant
(que j’ai vu, certaine nuit, plus effrayant encore!) deux orbites qui
contenaient de l’eau trouble avec, tout au fond, un peu de boue.
Elle portait une robe d’orléans, noire, qui luisait, un fichu de laine
verte, de plusieurs tons de mousse; une moisissure, pareille à celle des
troncs d’arbre pourris, faisant vivre encore quelques impondérables
champignons et, sur ces cheveux gris, d’un égal gris moisi, des
pampilles de jais brillaient funèbrement.
--Monsieur désire? fit une voix spécialement engageante, éveillant le
souvenir de la proxénète joint à celui du sergent du ville disant:
«_Circulez._»
La petite souris disparut, subitement, dans un trou. Moi, je fus saisi,
pourquoi ne l’avouerais-je point, de mon premier mouvement de haine à
l’endroit de cette femme. J’ai horreur du laid, du pauvre et du vil
quand il devient obséquieux, par-dessus le marché. Alors, je songeai à
_l’autre_ souris, je m’enquis de sa provenance.
--Monsieur, c’est une pièce de collection. Du beau et du rare. Je n’en
suis pas embarrassée. Son prix? Vous comprenez, ça demande réflexion. Il
faut estimer ça. Moi, je ne suis qu’une pauvre femme. Je ne vends rien à
la va-comme-je-te-pousse. Une supposition que l’on mettrait ça aux
enchères. Je l’ai depuis si peu de temps. Tiens! Tiens! Je vous remets à
présent. Vous êtes le locataire du rez-de-chaussée, n’est-ce pas? Le bon
monsieur qui voulait tant me faire expulser. Comme ça se trouve! On ne
peut pas gagner sa vie dans ce quartier, mais il faut bien demeurer où
c’est pas cher. Ma boutique vous embête parce qu’elle est sale. Que
voulez-vous, si le propriétaire me la faisait repeindre en jaune, par
exemple, ça se verrait mieux. Ça ne tire pas l’œil, en marron. Pour en
revenir à ce rat-là, c’est... enfin, je crois que vous pouvez m’en
donner cinquante francs parce que je connais mon monde. J’ai des
amateurs qui m’en donneront plus... Seulement comme vous êtes de la
maison...
J’interrompis la conférence, d’un ton relativement bienveillant.
--Madame, un ivoire japonais cela vaut toujours un certain prix.
Voulez-vous me montrer l’objet?
Il y eut de ma part une réelle indignation quand j’eus entre les mains
la jolie petite chose. Elle était intacte et portait une collerette qui
valait les cinquante francs à elle toute seule. Malheureusement, je ne
suis pas de ceux qui peuvent mésestimer leur caprice.
--Madame, lui dis-je en souriant ironiquement, je ne veux pas tout de
même vous voler. Votre bibelot vaut cent francs. Les voici.
Et je posai cinq pièces d’or sur le fameux fauteuil Louis XIII.
Médusée, la vieille dame montra ses dents, grises aussi, d’un beau gris
vert et souffla, presque étranglée:
--Ça, monsieur, vous pouvez vous vanter d’être un homme chic. Je vous
remercie bien.
Elle prit les pièces, les soupesa, les flaira, puis les fourra dans un
vieux sac de perles.
Plus tard, oui, je sais! Elle aurait prétendu que je ne connaissais même
pas la valeur de l’objet, que ma folie commençait et que je ne calculais
plus. Or, je vous le jure. Je faisais seulement acte de probité
d’acheteur.
L’_autre_ montra timidement sa tête hors du trou.
--Ah! dis-je avant de sortir pour aller enfin déjeuner, un conseil. Ne
faites donc plus éplucher des oignons à cette mignonne petite fille qui
en pleure toutes ses larmes. Quel supplice pour un enfant! Regardez ces
pauvres yeux rougis.
--Pensez-vous que, moi, je puisse les éplucher sans pleurer aussi? Cette
vermine-là doit travailler si elle veut vivre ici à tourner dans mes
jambes. Mon fils et ma bru sont morts tous les deux à l’hôpital et ça
m’a fichu ça, en cadeau, alors que j’ai soixante-dix ans sonnés,
monsieur, des douleurs partout, des rhumatismes, un catarrhe...
Mais j’étais déjà très loin, abandonnant _la souris japonaise_ dans la
montre, parce que je ne rentrais pas chez moi.
Le lendemain, vers trois heures, mon domestique, Bernard, vint me
prévenir qu’une petite fille: «haute comme ça» me demandait.
Je fumais en parcourant les journaux, à plat ventre dans mon divan bleu
paon aux nombreux coussins de toute la gamme des bleus, seul meuble que
j’avais eu la faiblesse de garder de l’ancienne chambre de Don Juan.
--Hein? Quelle petite fille? (Puis tout à coup je me souvins). _La
souris japonaise_ qu’on vient m’apporter! Bernard, faites entrer, c’est
la demoiselle de magasin de l’antiquaire, dis-je en souriant.
--Monsieur a fait emplette en bas! Ça doit être du propre.
Il partit en bougonnant, car il était assez ronchon et je les vis toutes
les deux s’avancer, l’une portant l’autre.
Elle fit d’abord une révérence, puis, timidement, posa l’objet,
enveloppé d’un papier de soie, sur une table, en levant fort les bras
pour atteindre à cette hauteur. Moi, je me trouvais à la sienne et je
dis:
--Bonjour, mademoiselle, ne sachant pas comment on parle aux enfants.
Elle semblait toute confuse, prête à se sauver si je bougeais d’une
ligne.
--Comme c’est grand ici, fit-elle en mettant ses mains derrière son dos.
Et elle demeura pensive.
Elle avait un petit tablier blanc, une petite queue de cheveux bien
serrés, ligaturés d’une faveur bleue, et des souliers trop longs pour
elle, qu’elle perdait tout le temps en traînant les pieds. Elle
paraissait très délicate, probablement malade, avait une peau
transparente, pâle de la pâleur de ce papier de soie qui enveloppait _la
souris japonaise_. Ce n’était pas un beau bébé, une belle petite fille,
c’était une créature qui existait comme ça, ne devant ni grandir ni
mourir. Et une merveilleuse intelligence animait ce visage aminci, ces
yeux vert de mer avec un peu d’or dans le fond, du sable d’or. Son
corps? Je n’ai jamais su s’il doublait réellement ses vêtements.
Certaines poupées sont faites ainsi, bourrées d’étoffe, mais sans
membres... tout était flou, mouvant et fuyant, les jambes, les bras, les
mains, _dont un petit doigt manquait_! Elle les cachait presque toujours
derrière elle.
Je regardais ce curieux échantillon de la race des arrière-boutiques et
je pensais que cette enfant-là devait savoir des vérités qui ne sont pas
dans les livres.
--Mademoiselle, murmurai-je, intéressé par son manège pour cacher ses
mains, pourquoi faites-vous le petit Bonaparte?
Elle ne comprenait bien entendu rien à ce que je disais, mais elle
baissa les yeux, fort intimidée.
--Je ne vous ennuie pas, monsieur?
Elle était toujours d’une politesse adorable, exagérée, sans rien de
servile. Elle n’osait pas pleurer par peur de faire du bruit... et ce
que cette créature avait dû souffrir pour en venir là, devait être
inimaginable.
--Voulez vous goûter? Votre grand’mère vous attend peut-être?
--Non, je dois rester dans la cour avec Robin.
--Qui ça, Robin?
--Le chat de la concierge (elle ajouta). C’est un bon chat.
Je me levai pour aller commander une tartine de confiture quelconque.
--Comme vous êtes grand, fit-elle en me voyant quitter ma pose à sa
hauteur. C’est pour ça qu’il vous faut de grandes chambres. Vous ne
seriez pas bien chez nous.
Quand elle vit arriver les tartines, des biscuits, du lait, elle fut
saisie, paralysée d’une émotion qui lui mouilla les yeux. Mon domestique
lui fit une table avec un tabouret et un divan avec un coussin. Nous
étions graves. Moi je regardais ça, sans trop d’impatience, peu à peu
envahi d’une singulière angoisse. Ni père ni mère. Une mauvaise fée pour
protectrice, qui la traitait de vermine et l’écrasait de tout le poids
de sa hideur en lui faisant éplucher des oignons.
Elle coupait son pain en menus morceaux, les rangeait devant elle.
--Pourquoi cette dînette?
--Pour que ça dure plus longtemps.
--Tiens! Vous avez perdu un de vos petits doigts?
--C’est grand’mère en fermant la porte. Elle l’a pas fait exprès.
Quelque chose se crispe dans ma poitrine. Je me recouche sur le divan,
le menton dans les mains.
--Elle a pleuré, votre grand’mère? Elle a eu un gros chagrin, dites?
--Non. Ça ne lui faisait pas mal comme à moi.
Elle mange un peu, s’arrête. Ça ne passe pas ce qu’elle mange, elle n’a
pas faim.
Puis, sa collation finie, elle met de l’ordre, ramasse les miettes,
soigneusement. Elle a l’air d’un petit poulet qui picore encore d’un
mouvement machinal puis qui va se blottir n’importe où pour mourir,
parce qu’on a marché dessus.
(Ah! que ne l’ai-je éloignée tout de suite, férocement, lâchement, mais
raisonnablement.)
--Je vais m’en aller, monsieur?
--Voulez-vous des images? Ça vous amuserait-il d’en voir de très belles?
--Oh! oui.
Je lui ouvre un livre: _La Peinture au XVIIIe siècle_.
Elle contemple puis elle rit doucement:
--Il y a une dame qui a mis un bateau sur sa tête.
Ensuite je lui fais les honneurs de cet appartement si grand qui lui
fait si peur dans ses fonds noirs. Elle se promène dans la galerie qui
donne sur la cour et occupe trois pans de ses murs; un coin, où sont les
vitrines, peut s’illuminer par des plafonniers électriques. Je lui
permets de jouer à créer la lumière, comme Dieu qui l’a inventée sans
prévoir, justement parce qu’il était Dieu, que cela éclairerait des
crimes effroyables. Son ravissement est tel, que je la laisse regarder
les éventails et les bibelots. Je vais chercher _la souris japonaise_
pour la placer en bonne compagnie, mais quand je reviens je trouve
_l’autre_ affolée, tremblant de tous ses membres devant un monstre de
bronze qui lui exhibe une cruelle rangée de dents.
Elle se jette sur moi, s’y cramponne, les yeux agrandis d’horreur.
--Il m’a mordue!
Fichtre! Elle a une puissance d’imagination dangereuse! Je lui explique,
froidement, qu’il ne faut pas croire... et j’aperçois une goutte de sang
sur la petite main pâle, celle qui est estropiée.
--Mais, enfin, comment avez-vous _réussi_ à vous faire mordre par une
chimère, mademoiselle? Je suis très mécontent.
--J’ai fait comme ça (elle appuie sur la gueule ouverte) pour grimper
là-haut et toucher au feu. (Elle appelle feu: le bouton électrique.)
Je passe dans mon cabinet de toilette, je prends une éponge que je
trempe dans une essence quelconque. (_Il la parfumait et lui donnait des
colliers de perles de grande valeur!_) J’aseptise la petite plaie
insignifiante. Je me sens au même rang que la grand’mère! J’ai dû poser
un genou sur un coussin, pour être encore une fois à sa hauteur de
poupée et je la contemple, attristé, sous la lumière crue qui nous
inonde. Elle a la transparence de teint, l’orient de la nacre et surtout
un aspect souffrant de très petite bête, d’animal dont on ne connaît pas
l’espèce. Je sens bien ce qu’il faudrait faire! Il faudrait la consoler
_à la papa_, l’embrasser et lui dire de ces puériles bêtises que tous
les hommes ont en réserve pour les enfants, lui offrir de ces bonbons
adoucissants qui ne sortent pas de la même poche que les autres, les
aphrodisiaques!... Seulement, j’ignore tout de ce procédé, je ne peux
mettre à sa disposition de petite femme offensée par la chimère que ma
courtoisie, toute ma correction d’homme du meilleur monde.
--Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n’aurais pas dû vous laisser toute
seule avec cette bête-là. Enfin, vous n’êtes pas menteuse, et je vous en
félicite. Ça va mieux?
Je songe à ce petit doigt tranché par le battant d’une porte où se
cramponnait cette enfant, dans quelle circonstance? Je n’incline encore
plus bas et je baise la petite main en patte d’oiseau.
Elle me sourit, me montrant ses dents à elle, des crocs minuscules d’une
chimère encore plus décevante et elle dit, sans tendre la joue, ce que
je craignais:
--Merci, monsieur. Je ne recommencerai pas.
C’est le _je ne le ferai plus_ de celles qui vous ont tué!
... Quand elle est partie, je me sens mal à mon aise. L’air de mon
appartement est irrespirable, lourd, je porte toute cette maison sur les
épaules. Si on n’était pas en plein hiver, j’irais à la campagne, dans
ce pavillon de chasse qui m’appartient, puisque ma mère me l’a légué et
où j’ai été si malade, jadis. Mais il est déjà trop tard. Je suis pris
au piège redoutable de l’atroce curiosité! Est-ce que je suis en
présence de la fameuse enfant martyre qui revient périodiquement dans la
_Gazette des Tribunaux_? Alors, mon devoir est tout tracé et je
m’emballe. Je m’informe. Avec la patience du policier sur une piste
sérieuse, je cherche à reconstituer la scène. Je passe toute une semaine
à faire parler des gens. Naturellement tout est fantaisie,
contradictions, ou inventions pures. Ma concierge déclare qu’elle a vu,
de ses yeux vu, battre la petite fille, si fragile, avec un tisonnier.
Bernard prétend qu’il la rencontra assise sur une marche, dans
l’escalier, serrant le chat de la loge contre elle pour se tenir chaud
et qu’elle est tombée un jour par la fenêtre de l’arrière-boutique,
presque nue, sur le pavé de la cour, comme si quelqu’un l’y avait
précipitée. Et il ajoute, bonhomme:
--Allez donc, monsieur, les enfants, c’est en caoutchouc!
Si c’était un petit garçon, il en aurait peut-être pitié, mais une
fille: c’est en caoutchouc, comme Robin.
Enfin, ce qui semble le plus probant et ce qui rassure tout le monde,
c’est qu’elle ne pleure jamais. On ne l’entend pas. Elle a de la tenue.
Quant à la vieille dame, l’horrible mégère, elle paie régulièrement son
terme, rend des services de brocanteuse et tire les cartes à l’occasion.
--Elle a eu bien du mal à élever ce petit singe-là, déclare une bonne du
quatrième, une fille qui louche et a des idées sur les messieurs seuls.
(On en a su quelque chose au long des interrogatoires). Il faisait dans
son lit, et crachait par la fenêtre, cassait les vaisselles anciennes,
déchirait des étoffes, volait des sous dans le tiroir, enfin, toute la
lyre, quoi!
Ce que cette fille ne dit pas, c’est que la petite, l’ayant aperçue dans
le jardin public d’à côté causant avec un très vilain voyou, l’a déclaré
à sa grand-mère, tirant les cartes à cette bonne.
--_Un brun_, à casquette plate, méfie-vous de lui! vous proposera un
voyage et ne vous donnera pas d’argent.
Et la petite, qui écoute:
--Oh! grand-mère, je l’ai vu, moi, c’est celui du square!
Ces choses-là ne s’oublient jamais.
Malheureusement, oui, je m’en accuse: Don Juan est un homme d’amour et
il n’est que ça!
Je ne suis pas joueur. Je ne travaille pas. Je n’ai pas de mission. Je
ne fais pas la noce dans le sens crapuleux du mot et je ne tiens pas à
ma tranquillité. Je fais encore du l’escrime pour conserver la souplesse
de mon poignet, mais rien, dans les attributions ordinaires du bon
bourgeois de Paris, ne m’intéresse follement. Par contre, quand je flâne
et que je me joins à un attroupement qui stagne autour d’un cheval
abattu sous le poids d’une trop lourde charge, c’est toujours moi qui
relève le cheval, rosse le charretier s’il en est besoin, suis conduit
au poste puis m’en tire toujours avec une félicitation du commissaire du
genre de celle-ci: