sorti, ce soir, pour me rendre à un concert. C’est un soir d’hiver
morose, pluie fine, pavé gras. J’ai horreur de la musique parce que
c’est une _briseuse d’énergie_ et puis parce que les femmes l’aiment. Où
elles sont il ne peut y avoir que moi. Je suis obligé à cette corvée
parce que j’ai promis à l’une de mes belles amies d’aller l’entendre
chanter. Elle chante mal, d’une manière prétentieuse, mais elle a
d’assez beaux bras. Il doit y avoir aussi un numéro de danse, une
débutante. Enfin, je vais m’ennuyer copieusement. J’arrive pour le
numéro de mon amie et je dois subir ses roulades. C’est très curieux
cette impression glaciale qu’elle me verse. La salle est peu garnie,
surtout mal, billets de faveur prodigués à des filles de concierges qui
sont toutes musiciennes, naturellement. Je songe que je dois reconduire
cette dame, la voiture est commandée pour minuit. Je bâille sous mon
gant et je ronge la petite pomme de jade qui termine ma canne. Entamer
du jade? Exercice dangereux! Cette grande salle stupide avec ses tuyaux
d’orgues dans le fond, ses murs blancs de maison de santé, son estrade
où poussent des arbres-pupitres et son décor, en chaises de bois courbe,
qui ressemble à la terrasse d’un café où on ne boirait pas, me tourne le
cœur... et, en outre, je suis en _habit_, alors que tout le monde est
n’importe comment! Les amies ont ceci de terrible, c’est qu’elles
pensent toujours que votre... caresse doit s’extérioriser en des gestes
non appropriés. Cette femme qui chante par accident n’a pas besoin que
je l’accompagne... au moins au piano? Je suis très poli. Je lui ai dit:
je ne suis pas musicien. J’aime le bruit du grand vent dans les feuilles
et je n’entends rien à son imitation, signée ou pas signée de noms
connus, anciens ou modernes, alors, il ne faut pas risquer de
m’exaspérer. Seulement, elle m’a répondu qu’elle ne chanterait pas bien
si je n’y étais pas. Je suis venu et je ne peux pas m’empêcher de songer
à ce que ce pourrait être en mon absence!
Les gens s’en vont. Je regarde ma montre: 11 heures: j’appelle une
ouvreuse, et je la charge, moyennant finance, d’aller prévenir Mme X...
qu’une voiture l’attend à la sortie. Moi, je ne peux plus y tenir! Qu’il
pleuve ou qu’il neige... Tiens! la danseuse! Je l’aperçois parce que, un
projecteur la suit et ce rayon lunaire, dans cette immense salle
d’opérations de chirurgie musicale, me fait l’effet d’éclairer une
agonie. Elle est toute petite: un rat, peut-être seize ans. Elle danse
de tout son cœur, elle danse pour elle car elle n’a pas encore la
prétention des étoiles qui _sabotent_ le travail quand le public ne
donne pas. Je prends une lorgnette et je regarde. On n’a tout de même
rien inventé de mieux que la danseuse pour réjouir les yeux d’un homme.
La musique, ici, n’ajoute même rien à la beauté du geste si harmonieux
qu’il en est sonore et fait vibrer la chair du spectateur comme s’il
frappait sur un autre gong, à l’unisson.
Elle danse sur une estrade, sans autre décor que (je les ai comptées)
quarante-six chaises vides, en bois courbe, rangées face au spectateur,
les sièges de l’orchestre qui joue les grands morceaux aux matinées
d’abonnements. Pour ce petit morceau de femme il y a un violon et un
piano, en sourdine. Le projecteur s’éteint. Je file aux coulisses, à
contre-courant du flot des spectateurs qui sont moins serrés que les
chaises vides, mais au moins tout aussi aveugles. J’arrive à sa loge
avec la certitude du chasseur assuré de trouver l’oiseau encore au nid.
Quant à la chanteuse, elle doit rouler dans mon coupé en réfléchissant
aux étranges dispositions de mon esprit pour la musique vocale.
--Mademoiselle?
Je salue respectueusement et je demeure un brin embarrassé. Il y a une
mère!... La loge est étroite, sale, enfumée par un horrible petit poêle
à pétrole. La glace est striée de noms et de paraphes. Une chaise, de la
famille des quarante-six, en bois courbe, supporte un très vilain
manteau garni de fourrure fausse. On y voit crument le dénuement de ces
deux femmes à cause de ce papillon de gaz qui les incendie. La mère est
quelconque, très effacée de visage, elle doit être malade, ses yeux
clignent douloureusement. La fille paraît encore plus jeune que sur la
scène; elle est restée en jupe de tulle, maillot et corselet. C’est
jaune et noir et cela ressemble à la robe d’une guêpe dont la petite a
la taille. Elle est très jolie mais d’expression tellement désenchantée!
Au compliment banal que je lui offre comme on offre une fleur... à
quelqu’un qui a faim, la mère me répond:
--Si c’est pas malheureux! Ils n’ont même pas rappelé, même pas
applaudi. Et nous venions pour un directeur d’agence qui était dans la
salle. On ne l’a même pas laissé entrer ici, ou il s’est sauvé quand il
a vu toutes ces pannes.
--Mon Dieu, madame, c’est _moi_ et vous voyez que j’arrive à temps!
Je souris. La petite, ébahie, se met à rougir comme un coquelicot. Je
suis certain qu’elle devine que je mens.
--Oh! monsieur... (et elle se dresse sur ses pointes). Est-ce que je
vous plais? C’est mon début depuis l’école! Je vous en prie?...
engagez-moi. Maman deviendra folle, si ça doit continuer. Je peux faire
tous les numéros de music-hall, vous savez, et je n’ai que seize ans. Je
ne suis jamais fatiguée.
Je suis inquiet parce que, justement, je suis en train de jouer au
détournement de mineure. Comme elle est blonde! On dirait du miel.
--Si nous allions d’abord souper, on causerait ensuite.
La mère s’emporte.
--Ah! ça, non et non! Je connais l’antienne! Vous allez d’abord faire la
cour à ma fille et puis vous vous conduirez comme _l’autre_, vous la
planterez là sans aucun engagement... parce qu’elle ne voudra pas faire
ce que vous voudrez. Tiens, Clémentine, allons-nous-en. Nous allons
manquer notre omnibus!
La petite Clémentine est pourpre. Elle va pleurer.
--Madame, dis-je très froidement, je suis vraiment en situation de
protéger votre fille, mais si vous voulez qu’on ne lui fasse jamais la
cour, ne la montrez pas en maillot sur une scène parce que le procédé
n’a pas toute la pureté d’intention désirable. Dois-je me retirer?
--Maman?
Elles se consultent. La mère se révolte.
--Écoute, maman, tu vas prendre mon manteau parce que moi j’irai en
voiture, certainement, je n’aurai pas froid et puis... à la grâce de
Dieu! Monsieur a l’air si comme il faut. Je n’ai pas peur de lui.
--Je vous remercie, mademoiselle, de la bonne opinion que vous avez de
moi, aussi je vais faire mon possible pour la mériter. Priez donc madame
votre mère de venir avec nous?
Je ne sais pas pourquoi je dis ça, mais je suis emporté par une secrète
émotion intraduisible. Ces deux femmes ont également faim.
La mère est ridicule. Elle me rendra ridicule. Tant pis! La petite me
serre les doigts à m’en griffer. On a l’impression de sauver un chaton
qui se noie. C’est atrocement délicat et excitant. Pour comble de
malentendus, comme la dame chanteuse n’a pas pu découvrir ma voiture ou,
dépitée de ne pas me voir dedans, a fui en un fiacre vulgaire, voici que
le garçon de salle, chargé d’éteindre, entre en demandant si le monsieur
_en habit_ (il n’y en avait donc qu’un?) est bien Henri Dormoy, parce
que son cocher le réclame à tous les échos.
Mon cocher a horreur, lui, de la pluie. Les deux femmes sont terrifiées,
ça tourne au drame de l’_Ambigu_. L’enlèvement de Mlle Clémentine par le
_Fils de la Nuit_.
--Un peu de courage, mademoiselle, lui dis-je à l’oreille. Il n’y a que
le premier pas qui coûte... et puisque vous allez le faire en présence
de madame votre mère!
Je l’enveloppe de mon pardessus qui est une pelisse de loutre sans
manches et je la drape de mon mieux, parce que son costume rutilant va
faire loucher M. Pierre, un cocher prude.
--Monsieur, moi, je m’oppose. Je ne vous connais pas et vous allez
compromettre ma fille, déclare cette mère aussi prude que mon cocher,
mais qui m’impatiente bien davantage.
--Alors, madame?...
--Alors? Voilà. Je vous demande, _pour la peine_, de lui obtenir un
engagement et de la lancer chez les journalistes.
--Vous ne venez pas souper avec nous.
--Non, monsieur. Ce n’est pas la place d’une mère.
Elle profère cette phrase avec un réel sentiment de dignité.
--On ferme! ajoute sentencieusement le garçon de salle qui écoute ce
colloque sentimental et me servirait de témoin en justice tellement il
est scandalisé.
Je prends la mère par l’épaule, dans l’obscurité des coulisses.
--Mettez ceci dans votre sac à main. Moi je veux que vous soupiez. C’est
à cette seule condition que j’enlève votre fille. Allez donc l’attendre
chez vous, car elle y rentrera au jour, je vous en donne ma parole.
Adieu, madame, et ne me remerciez pas. Il n’y a vraiment pas de quoi.
Elle se sauve. J’ignore si sa joie est aussi grande que sa honte. Toutes
les lumières sont éteintes.
Dans la voiture, le chaton s’étire parce qu’il a chaud et ronronne:
--C’est bon d’avoir des fourrures. C’est de la loutre, la pelisse? Et la
couverture, de l’ours noir, n’est-ce pas, monsieur? Vous avez donné de
l’argent à maman, je l’ai entendu.
--De quoi vous mêlez-vous, sacrée gamine!
--Vous êtes bien gentil. La première fois ça n’a pas marché parce que
c’était à moi que le monsieur voulait donner des sous.
--Et vous n’en vouliez pas?
--Bien sûr que non. Ce n’est pas moi qui fais la cuisine, chez nous!
(Elle rit.) Moi, je ne sais que danser (elle se penche, me regarde à la
lueur de la petite lampe de voiture, avec de vrais yeux d’étoile). Et
puis, pas besoin que vous m’en donniez, vous m’avez plu, là, tout de
suite. De quelle agence êtes-vous? Mentez pas.
--_Eros et Cie._ Celle qui procure au monde entier toutes les jolies
filles de votre espèce.
... Elle est restée huit jours chez moi, servie comme une petite reine
par Clara qui lui souriait tristement et empêchait ma femme de deviner
sa présence.
Mon cher avocat, voici, entre plusieurs autres aventures, la dernière,
celle qui terminera la liste parce que je ne veux pas vous fatiguer mais
vous offrir, de la gerbe, les fleurs vénéneuses pour que vous en
puissiez faire des analyses, que vous en distilliez le parfum à telle
destination psychologique ou médicale qu’il vous plaira de les fournir.
Ce que je cherche, en vous racontant ces histoires un peu lestes, c’est
à vous donner un aperçu de la morale dont je suis capable de me servir
pour mon usage particulier. Je ne suis pas un malhonnête homme mais un
_cynique_. Je n’ai pas du tout la réserve du bourgeois ordinaire, qui
agirait probablement de la même façon, s’il pouvait, mais qui
s’arrangerait pour ne pas risquer la cour d’assises. Moi, je suis mon
désir, je vais jusqu’au bout et je paie la note. C’est à vous de voir si
je dois payer de ma tête mes folies, dont quelques-unes sont des actes
de haute sagesse pour un homme de ma trempe. Oui, je sais bien. Il y a
la loi commune! Avez-vous le droit de juger _un crime dit passionnel_
selon la loi commune?
Ce soir-là, par hasard, j’étais resté au salon avec Lucienne et je lui
tenais compagnie en discourant sur ce qu’elle appelait mes aventures
dangereuses.
--Vous vous ferez tuer par un mari ou un amant, grondait-elle
maternellement en présentant ses mules au feu flambant de la cheminée.
--Vous parlez comme Clara, ma chère amie, qui met ça, naturellement, à
la troisième personne: monsieur court à sa perte, soupire-t-elle quand
elle m’habille pour ces sortes de fêtes qui lui font, chaque fois,
l’effet de son propre enterrement.
Lucienne ne sourcilla pas. Elle s’habituait à tout et par une
incompréhensible lâcheté finissait par tout accepter. Elle n’avait
jamais eu de sens moral mais je crois bien qu’elle ne possédait même
plus de sens tout court. Cette femme, si voluptueusement passionnée,
après le redoutable accident de ses couches était devenue sage ou
indifférente peu à peu à ce qui lui était si cher, autrefois. Elle ne
vivait que par le souvenir ou le tourment cérébral de ma présence,
poison qui l’enivrait.
--Pourquoi continuez-vous à vous servir de cette fille, Henri? Un valet
de chambre bien stylé...
--Horreur des hommes dans l’intimité! Et puis ils sont maladroits.
Lucienne eut un sourire équivoque, elle passa vivement à un autre sujet:
--Vous savez que M. de la Feuillangère me fait la cour? Est-ce que ça
aussi, c’est dans vos projets de... vengeance?
--Moi, je ne veux pas me venger. J’attends... que vous vous décidiez
vous-même à choisir un autre époux, sinon un autre amant. Le divorce est
votre salut. Puisque vous ne voulez pas? Je m’incline.
--Prendre un amant? Non... Ça ne me plaît pas. Peut-être un mari qui
serait très doux.
--Oh! alors, choisissez La Feuillangère. Il ne viole personne, lui. Il
est bien élevé et de plus il a un nom, comme l’abbé Armand de Sembleuse,
à coucher dans un rez-de-chaussée du _Petit Journal_. Les femmes ont un
faible pour l’armorial. C’est même une faute de goût de leur part... au
moins en amour où le moindre palefrenier ferait bien mieux leur affaire.
--Enfin, Henri, qu’est-ce que vous aimez?
--L’impossible! L’absolu!... Je cherche la passion qui vous jette à
genoux pour toute la vie, une passion qui les contienne toutes et dont
on ne puisse pas rougir en face de son miroir.
--Et vous avez trente ans! Rien ne pourra donc vous assagir.
--Si vous n’aviez pas tué votre enfant, dis-je d’une voix plus sourde en
me rapprochant d’elle, j’aurais eu cette sagesse-là, c’est-à-dire un but
à m’offrir. Créer un cœur dans une chair m’appartenant et le garer, par
l’éducation, de tout ce que j’ai enduré trop jeune...
Elle détourna les yeux, laissa pendre son bras blanc où les bijoux
traçaient leurs signes de feu, reflétant les flammes de la cheminée.
J’étais debout, tout près d’elle. Je la sentais souffrir à crier, j’eus
un mouvement de pitié et je me penchai sur ce bras abandonné comme celui
d’une morte, je lui pris le poignet et l’élevai jusqu’à mes lèvres,
au-dessus de sa tête, je mis des baisers lents à l’endroit de la
saignée, où le sang formait comme une fleur encore plus mauve que rose à
cause du réseau des veines. Elle ne bougeait pas, sachant très bien
qu’elle n’avait pas autre chose à espérer qu’une cruauté inédite.
--Imaginez, ma chère, que M. de la Feuillangère vous fait la cour.
Elle me souffleta, ma foi, assez vigoureusement, mise debout par
l’affront que je faisais à sa réelle fidélité.
--Merci! Je n’attendais pas moins de madame Lucienne Dormoy! avouai-je
en riant de bon cœur.
Comme elle se tordait les mains silencieusement, Clara entra et dit d’un
accent très ému:
--Un chasseur de cercle est là qui demande à parler à monsieur
personnellement.
--Ah! de quel cercle? Il est dix heures. Je ne dois pas sortir. Alors,
quoi, faites-le entrer si c’est de la part de M. de la Feuillangère.
Quand on parle du loup... soufflai-je.
On vit pénétrer, leste et sournois, un petit garçon en uniforme vert
sombre, liseré de jaune, sa casquette à la main où l’on déchiffrait le
nom d’un grand palace. A cette époque il n’y en avait vraiment qu’un à
la mode et c’était celui-là.
--Monsieur Henri Dormoy?
--Que me voulez-vous?
Il regardait ma femme avec une sorte d’effroi religieux.
--Allons, donnez-moi cette lettre.
Je lus. C’était un court billet en anglais, d’une grande écriture large,
impersonnelle, mais qui ne laissait aucun doute sur ce que l’on me
voulait.
Je savais un peu d’anglais pour le parler, pas pour le lire. Je tendis
le billet à ma femme.
--Voulez-vous me traduire ça, vous qui connaissez mieux cette langue que
moi?
Elle lut à voix basse:
«Quelqu’un qui vous a vu et à qui vous plaisez, voudrait causer avec
vous en prenant le thé sans cérémonie. Ne lui refusez pas ce petit
morceau de joie.»
On ne pouvait pas autrement traduire la phrase enfantine de la fin.
--Henri, supplia ma femme, n’y allez pas. Ce n’est pas même signé.
--Oui, mais, justement, c’est l’aventure _anonyme_ et elle manque à ma
collection. A demain, Lucienne, si c’est aussi convenable que le billet,
je vous raconterai.
--Il y a une voiture de l’hôtel à la porte de monsieur, annonça le petit
groom en disparaissant comme une muscade.
Je le suivis.
Clara, passivement, prépara ma toilette de soirée, sans cérémonie. Elle
aimait encore mieux ça que me voir en tête à tête conjugal.
Le petit chasseur ne disait rien. Moi je fumais en m’assurant que mon
revolver avait passé de la poche de mon pardessus dans celle de mon
pantalon. J’étais un peu gêné de me trouver dans une voiture ne
m’appartenant pas, mais après tout, elle n’appartenait pas non plus à la
dame.
--Est-ce qu’elle est jolie? demandai-je laconiquement au jeune monstre
vert crapaud.
--Monsieur m’excusera, mais je ne l’ai pas vue. Chez nous, c’est plein
de noms étrangers, et il y a tous les genres de princesses.
Arrivé, le petit personnage me mit respectueusement dans un ascenseur
fleuri d’orchidées, pressa un bouton, puis m’abandonna à mon heureux ou
malheureux sort. Une idée folle me traversa l’esprit. Je pensais au mari
de madame de Vailly qui, ayant peut-être obtenu un aveu tardif au sujet
de sa descendance, maintenant âgée de quelques années, concevait
peut-être le fatal projet de me brancher, haut et court, à son arbre
généalogique.
Un très correct valet de pied me conduisit à l’appartement de
l’étrangère, banalement somptueux comme tous ces appartements-là, et
s’effaça sous des portières lourdement retombantes.
Je restai immobile, le cœur étrangement battant, devant une grande jeune
femme, anglaise ou américaine, couchée sur un divan, sa table à thé,
l’inévitable _Chine_ ou _Ceylan_, servi à côté d’elle, selon le sans
cérémonie annoncé. Cette femme me sembla très jeune; pourtant
l’assurance de son regard, bleu sombre, le dédain de sa lèvre couleur de
cuivre rouge, ses cheveux blonds, coupés à la Stuart et la longue ligne
droite de son corps moulé dans une dalmatique de velours de Gênes rose
et argent, la faisaient particulièrement hardie, plus vieille.
--Voilà, pensai-je, une dame qui ne doit pas être tendre et savoir
furieusement ce qu’elle veut. C’est un animal d’une fort belle race,
mais qui me fait peur.
Dans un jargon très doux, mélangé d’anglais et de français, semé
d’expressions d’argot qui le rendait tout à fait drôle, elle m’expliqua
qu’elle m’avait vu à la fête javanaise donnée par l’ambassade en
l’honneur du roi du Cambodge, et qu’elle avait formé le vœu innocent de
me recevoir dans l’intimité, parce que:
--Vous n’auriez pas voulu me donner ce petit morceau de plaisir
autrement. Je ne connais pas chez vous et vous êtes marié à votre vraie
femme.
--Mon Dieu, chère madame, vous êtes trop modeste, au moins en ce qui
concerne ledit morceau. A votre place je prendrais le plaisir tout
entier. En France nous ne comprenons pas les demi-mesures, avec ou sans
cérémonie.
Elle frappa dans ses mains puérilement, éclata de rire en se renversant
en arrière d’un mouvement effarant de lascivité et elle me murmura:
--Oh! ces Français, ce qu’ils sont amusants, et comme ils se moquent en
amour! Je n’ose pas vous demander si je vous plais. Me trouvez-vous
assez belle pour jouer, dites? J’ai la crainte d’être, comment vous
dites, vierge, froide, enfin, pas gentille, quoi. J’ai dix-huit ans.
J’étais de plus en plus inquiet. J’avais, malgré mon naturel sang-froid
en pareille circonstance, la terreur du chasseur qui pense que, s’il
rate la bête, celle-ci ne le ratera pas et qu’il aura les reins cassés.
On y voyait mal, l’électricité des ampoules trop fleuries de corolles de
soie, et, sous la dalmatique rose-argent, le corps de cette créature
fondait, dérobait ses lignes à mon regard essayant de demeurer calme.
S’il s’agissait d’une vierge de Chicago, ou d’une lady de Londres, je ne
voulais, en aucune façon, pousser la plaisanterie française trop loin.
Il faut de la tenue devant l’étranger. Quant à la demi-mesure...
--Voulez-vous me permettre de vous offrir votre thé, chère miss?... Miss
comment? Même en échangeant ses fantaisies, ma jolie fille, il convient
d’avoir le courage d’échanger ses noms... ou des injures, choisissez!
Alors elle me toisa de son regard glacialement cynique et me dit, se
soulevant vers la tasse que je lui présentais:
--Que j’aime que vous soyez un homme ainsi. Vous seriez capable de me
battre, si cela ne vous convenait pas. Oui, vous avez raison. Il faut
dire tout, noblement. J’aurais tant aimé causer longtemps et vous lier à
moi par la poésie de la parole! Que vous êtes bien, Henri Dormoy. Vous
me donnerez votre portrait? Je veux le montrer à mes amis de Londres, à
ceux qui osent me dire que je suis le plus beau des garçons. Je
m’appelle lord D... Pardonnez-moi si je vous contrarie.
La tasse s’échappa de mes mains et inonda le col blanc de cet éphèbe à
jamais célèbre pour avoir scandalisé toute une génération.
Je pensai à chercher mon revolver et à lui casser réellement les reins,
mais je le vis déjà si affolé par le contact du liquide bouillant
(_Ceylan_ ou _Chine_!) que je n’eus plus qu’à le fuir, ce qui, en
pareille circonstance, est encore le meilleur moyen de conserver les
distances.
Quand je rentrai chez moi, une heure après en être parti, je me mis à
pleurer de rage. J’étais seul, bien seul, et personne, heureusement, ne
me questionnerait.
Or, je pleurais de rage, non pour l’injure de cette invitation suspecte,
mais parce que ce garçon qui me trouvait bien, qui me ressemblait un
peu, avait réformé l’ancien couple par une phrase rappelant de très loin
certains mots d’Armand de Sembleuse. Il se déguisait en fille? Est-ce
que, moralement, je ne me déguisais pas en homme, jadis?
O Armand, où es-tu? Dans quelle misère te débats-tu, toi si fort, toi
qui voulais être assuré de me retrouver là-haut et qui fus jaloux de mon
éternité au point de me sacrifier à moi-même!
III
Maman était morte. Elle avait rejoint le vide merveilleux de ce ciel
dont elle portait une part d’énigme au fond de ses yeux clairs. J’avais
demandé mon divorce le lendemain même de son enterrement et Lucienne
Morin, un an plus tard, s’était remariée avec M. de la Feuillangère qui
en tenait, décidément, pour les femmes qui m’avaient aimé. Clara
servait, maintenant, dans la maison du gros Despaux-Larrier en qualité
de femme de charge, mais peut-être avait-elle aussi charge de femme sous
cette firme commerciale... et quelle charge!
--Monsieur comprendra que je ne peux pas rester chez un homme seul
maintenant que madame est partie? m’avait-elle déclaré.
Je lui donnai toutes les permissions, plus une dot. Comme ces
changements de situation avaient amené des changements de fortune,
malgré l’héritage de ma mère, et que j’avais voulu rendre à Lucienne
certains cadeaux qu’elle m’avait faits, un peu de force, cela réduisit
mon train. Je pris dans une rue plus étroite de ce quartier du
Luxembourg, que j’appréciais pour sa tranquillité aristocratique, un
appartement plus sombre, sans perron ni jardin, un rez-de-chaussée
d’apparence décente, pas garçonnière du tout, puis je me mis à flâner
dans Paris, ou à voyager dans le monde, soit en chemin de fer, soit en
bateau. Quand je revenais, je retrouvais de la poussière et j’en
rapportais moi-même que je secouais de mes sandales.
Des aventures? Peut-être! Aucun enthousiasme. Calme étrange. De
trente-cinq à quarante ans, je ne me souviens guère de ce que fut ma vie
d’amour. Je crois qu’une belle jeune fille voulut m’épouser et qu’elle
en fit une maladie de langueur qui la conduisit, non pas au Carmel, mais
au théâtre où elle put exprimer toute la gamme de la passion, n’ayant
pas pu me la faire monter ou descendre.
Je voyais peu de gens, certains amateurs rencontrés au hasard des
réunions de cercle ou des salles de ventes curieuses, je collectionnais,
je m’amusais avec eux à faire des vitrines artistiques: ivoires japonais
ou éventails anciens, miniatures de la bonne époque, émaux de telle
manufacture.
Je vivais avec ma nonchalance habituelle, mes rentes me suffisant ainsi
qu’un unique domestique sous le rapport du train de maison, un vieux
maniaque détestant les femmes parce qu’il avait été, dans sa jeunesse,
vitriolé par une maîtresse jalouse.
Ma vie frénétique semblait finir.
Mais j’étais encore un homme séduisant et j’aimais quelquefois à me
l’entendre dire... pour ne point l’oublier.
Un point noir existait dans cette existence restreinte quoique très
libre, c’était l’impossibilité où je me trouvais _de déloger
l’antiquaire_!
On a dû remarquer qu’à Paris, principalement rive gauche, il y a au
moins un antiquaire par immeuble et je me suis toujours demandé
qu’est-ce que ces marchands-là peuvent bien vendre? Petite boutique ou
grand magasin, ça regorge d’objets artistiques ou non et il est
parfaitement démontré aux yeux de l’observateur attentif, dont il est
souvent parlé dans la copie à un sou la ligne des journaux, que jamais
ces marchands-là ne vendent rien et n’achètent pas davantage.