--Imaginez, ma chère amie, qu’un idiot de journaliste prétend que j’ai

une _garçonnière_, moi, un homme marié...

--... Eh bien, fit-elle raillant et tremblant de tous ses membres, cela

me semble indiqué pour un homme marié qui veut coucher ailleurs que chez

lui?

--Mais, pas du tout. Vous ne comprenez pas. On prétend que cette

_garçonnière_ est ici, à mon domicile légal... c’est une infraction à la

loi de la plus élémentaire politesse. On n’installe pas une

_garçonnière_ dans la maison qu’on habite avec sa femme. Je ne leur

passerai pas un pareil manque d’usage. Donnez-moi tout de suite de quoi

leur écrire.

Et quand j’eus terminé ce billet un peu stupéfiant, elle se mit à le

lire par-dessus mon épaule:

«Monsieur le rédacteur de l’_Écho mondain_:

«Votre renseignement est complètement inexact: ma _garçonnière_ ne peut

en aucune façon être située telle rue, tel numéro, puisque madame

Lucienne Dormoy, ma femme légitime, habite, avec moi, telle rue, tel

numéro. Je n’ai aucune _garçonnière_ et je vous prie de le publier.

Quant au reste de l’article, il me paraît aussi stupide que

vraisemblable.»

--Henri? soupira Lucienne, je vous remercie malgré le mot de la fin.

--Ne me remerciez pas, Lucienne, il est tout naturel que je fasse

respecter votre nom puisque c’est le mien.

--Henri! Henri! Prenez garde! Le désespoir d’un amour méconnu peut me

conduire... jusqu’à la vengeance amoureuse la plus facile: vous

tromper... en dépit du nom que je porte.

--Facile? dis-je en la regardant de travers. Mais c’était trop odieux et

je ne fis que l’effleurer de cette injure: la trouver toujours aussi

laide, car ce n’était point tout à fait exact.

--Non, chère amie, ajoutai-je, vous ne ferez pas cela parce que vous

m’aimez toujours, d’abord, et qu’ensuite vous avez la province dans le

sang. Il est fort compliqué de devenir aussi parisienne. Nous avons à

peine cinq ans de mariage. Attendez la trentaine. Reposez-vous de vos

couches qui furent, paraît-il, douloureuses au point de vous abîmer...

sensuellement parlant, et quand vous aurez retrouvé tous... vos moyens,

alors... nous divorcerons.

--Jamais, Henri, jamais! J’ai commis des crimes pour vous obtenir. Je

vous garderai, malgré vous, malgré moi... dussé-je en arriver à l’amour

platonique! Qu’est-ce qui vous a dit que mes couches?...

--C’est votre femme de chambre.

--Oh! cette fille... je finirai par la tuer.

--L’amour platonique... mais vous avez eu le cri du cœur, ma pauvre

Lucienne?

--Comme vous, n’ai-je pas été à l’école de l’abbé Armand de Sembleuse?

Un instant, j’envoyai au plafond ma fumée dans un affreux silence. Des

roses, sur une console, pleuraient mollement leurs pétales, une douceur

régnait autour de nous, une douceur faite de toutes les morts

consenties, de tous les renoncements, de toutes les tortures de tous nos

sens. Roulé dans le divan bas où je fumais, enseveli dans la tombe de

mon luxe de femme à jamais prostituée par une autre femme, _l’amie de

pension_, je songeais à mon cœur écrasé pour lui fournir le parfum

préféré de sa couche conjugale. Elle dormait avec mes mouchoirs, avec

mes vêtements de nuit et c’était Clara qui les dérobait à mon cabinet de

toilette ou dans ma salle de bain. Je savais. Je tolérais. On me

racontait.

--Lucienne! soufflai-je en m’étirant les bras, les mains tordues.

Pourquoi diable ne vous décidez-vous pas à m’assassiner? Vous me

rendriez tellement service.

Elle était à genoux, près de moi, derrière le coussin qui me soutenait

la tête et je voyais, dans un miroir de Venise, devant moi, qu’elle

embrassait mes cheveux si discrètement, que je n’aurais jamais pu le

croire si je ne l’avais constaté.

--Non, Henri, je vous aimerai jusqu’à la fin de votre mère, heure où je

sais que vous aurez alors la force de me répudier, car vous n’aurez plus

peur de moi... pour elle.

--Qui donc vous a dévoilé cela, Lucienne? grondai-je avec un douloureux

frisson.

--_Votre femme de chambre_, Henri! La fameuse soubrette de l’_Écho

mondain_ qu’on déshabille devant tous les camarades de la garçonnière.

--Ah! criai-je furieusement dressé dans mes coussins, énervé par les

contacts voluptueux des soieries, de ses lèvres empourprées que je

devinais sans les sentir, faites-la venir que je la punisse devant vous

pour son odieuse conduite de chienne qui rapporte. Sonnez, dites, et

vous allez voir.

--Henri, vous m’effrayez.

--Voulez-vous m’obéir, oui ou non?

Elle toucha un timbre. Nous attendîmes, immobiles, dans une effrayante

tranquillité. J’étais assis, tenant mon genou à mains croisées, les

lèvres mordues par une telle intensité de rage que je goûtais ma propre

chair. Elle, debout, appuyée au divan, me respirait, littéralement ivre

d’une volupté de fauve qui la rendait presque belle. Coiffée bas, ses

cheveux bruns en frange ombraient son front trop bombé et adoucissaient

son regard perçant. Sa robe de mousseline de soie rose l’enveloppait

comme d’un reflet de soleil à l’agonie et elle avait tellement de bagues

et de bijoux que dans la pénombre du miroir (c’est tout ce que je

pouvais voir d’elle) on aurait juré une flamme qui me léchait... à

distance convenable. J’allumai un autre cigare pour tromper l’attente

infernale. Je pensais que si je ne me levais pas, si je n’essayais pas

de rompre le mauvais sortilège... Enfin, Clara pénétra dans le salon,

toujours discrète et humble, jolie cent fois plus que la maîtresse de la

maison. Chose étrange, son humilité mit le comble à ma colère. Que lui

dire? Par où entamer cette diatribe? Comment lui reprocher des cruautés

qui n’avaient pas de nom en aucune langue et qu’elle envenimait en les

trempant dans le flux et le reflux de notre haine?

--Clara, dis-je d’une voix basse qui me déchirait, vous avez montré

votre poitrine à un homme qui vous a offert de l’argent. Les journaux le

proclament et madame le sait.

Je riais. Elle me regardait tristement. La femme légitime dominait dans

ce salon et la maîtresse n’avait plus de droit de se défendre.

--Je n’ai pas accepté le billet de banque de cet homme malgré la

permission de monsieur. Je peux le jurer à madame.

--Oui, mais il a vu ta poitrine, et qui m’assure, maintenant, que tu

n’étais pas très contente de la lui montrer?

Elle eut un sourire involontaire. Cela lui paraissait encore très bon

d’être tutoyée devant _l’autre_, mais elle ne voulut pas me suivre sur

ce terrain-là. J’ignore pourquoi, en jetant un regard de coin à ce

miroir de Venise, celui-là même que j’avais rapporté d’un certain voyage

au pays des chimères, j’entendis la voix lointaine qui s’était tue,

chanter dans ma mémoire: «Le feu purifie tout!»

--Ouvre ton corsage, lui ordonnai-je brutalement.

--Oh! monsieur veut connaître le parfum de cette nuit?... Ce sont des

roses rouges, aussi rouges que la chambre de madame.

Elle ouvrit son corsage avec une belle impudeur, tout en fermant les

yeux.

Alors, ayant fait tirer mon cigare, je l’appuyai de toutes mes forces

entre les deux seins de velours blanc.

Ce fut ma femme qui s’évanouit... probablement de la joie diabolique

d’avoir entendu grésiller la chair.

--Fais revenir madame à elle, Clara, et surtout ne pleure pas. Elle

serait trop contente!

... Oh! l’aventure, la bonne aventure, la belle aventure. S’en aller,

libre, jeune, bien portant, vers la femme qu’on ne connaît pas, qui sera

toujours la même femme (car elles ne diffèrent pas beaucoup) mais qu’on

ne sera peut-être pas justement à cause de ça obligé de revoir...

L’aventure, toujours la même aventure, mais l’autre pays, sinon le même

ciel!

... J’ai renvoyé la voiture et je vais en flânant jusqu’à cette rue

tranquille où demeure la marquise de Vailly. Elle a un hôtel entre cour

et jardin. Elle m’a prié de passer par la petite porte d’entrée (déjà

les petites entrées, madame?) parce que ses gens sont partis pour lui

préparer sa villégiature. On est en juillet, Paris brûle la plante des

pieds de ceux qui s’y promènent encore. On croise des filles que l’on

sent toutes nues sous des peignoirs de linon et des concierges graves

qui, installés sur le devant de leur loge, barrent le trottoir de toute

leur importance bavarde.

Je vais droit devant moi comme quelqu’un qui sait où il va, mais ce que

je trouve délicieux c’est que je ne le sais pas du tout! Je suis à la

fois si jeune et si vieux, que je suis tenté, comme un gamin par le

fruit entrevu dans les branches et que je réfléchis, très

méthodiquement, à la manière de le faire tomber. Je ne puis pas être

amoureux parce que l’état d’amour empêche de voir et de comprendre. J’ai

remplacé la formule un peu banale du: _je vous aime_ par celle-ci: _je

veux_ que je change en: _voulez-vous_? par pure politesse quand la dame

en vaut la peine.

Voici trois ou quatre fois que ça me réussit. Aimer une personne, c’est

l’attendre. Quel métier de dupe! D’ailleurs, je suis d’une politesse qui

s’exagère selon les circonstances et je ne leur manque jamais de

respect. Ce qui me sauve du ridicule de la fatuité, c’est que je me

livre à l’aventure par plaisir de risquer de me casser les reins de

toutes les façons. Je n’admets pas la peur des entourages ou la crainte

de déplaire. Seulement, je ne daigne pas m’occuper des femmes connues,

courues, ou tarifées, parce que ce n’est pas l’aventure et on n’y peut

pas espérer trouver ce que je cherche: un impossible, quelque chose qui

puisse me valoir.

Je suis un très beau garçon, je le sais, on le sait. Il n’a pas fallu

plus de trois ou quatre liaisons élégantes et d’un duel un peu

scandaleux pour défrayer la chronique mondaine, me poser en héros

mystérieux qui est le prisonnier volontaire d’un mariage riche, vit

comme un célibataire, reçoit très bien, se bat volontiers, n’a pas

d’autre raison de vivre que faire l’amour, ce qui est certainement, à

notre époque positive, une originale conception de l’existence. Je ne

tiens pas à réagir contre mes mauvaises réputations. Rien ne me touche,

rien ne m’émeut en dehors de ma chasse. Je suis sur la piste de mon

gibier comme les autres sont sur la piste d’une affaire. Pourvu que mes

revenus suffisent à lutter de... générosité avec Lucienne, tout me

semble indifférent pour le reste de mon train de maison. Il faut avouer

que Lucienne est surtout effrayante par ses cadeaux. C’est elle qui a

meublé mon appartement où elle n’entre jamais et elle y a dépensé des

sommes folles de sa bourse particulière. Heureusement que _notre_ fille

de chambre, par ses aveux coutumiers, m’a permis de régler mes...

différences. Lucienne aime les bijoux, elle en a et en aura. Je me fais

l’effet, souvent, _d’écraser Tarpéia_! Bagues, colliers, bracelets, tout

lui pleut sur les épaules et je saisis l’occasion de tous les

anniversaires pour la combler. Elle ne me remercie qu’en public, et pour

cause, mais elle a souvent le geste furieux qui refuse pendant qu’elle

s’efforce de sourire gracieusement. Ce raffinement de cruauté l’exaspère

car elle ne peut pas me reprocher de l’oublier.

Oh! non, je ne l’oublie pas! Et quand maman sera morte...

Maman, la marquise de Vailly vous a connue quand elle était une petite

fille, elle me l’a dit et elle m’a longuement parlé, lors de son dernier

thé du printemps, de la couleur inouïe de vos yeux, de vos yeux sans

fond comme le ciel, de vos yeux vides! Je me propose d’être d’une

courtoisie exemplaire... La marquise de Vailly est une dévote

parisienne, un très curieux échantillon de l’espèce féminine dit:

honnête femme. La Feuillangère, mon meilleur camarade, lui a fait la

cour assidument. Il m’a déclaré, très nature, que ça l’embêtait parce

qu’il ne voyait plus que le viol en perspective. Alors, il se retirait

pour ne pas s’exposer à cette fâcheuse extrémité.

--Moi, vous savez, je n’ai pas du tout votre tempérament de séducteur.

J’ai horreur des manifestations brutales.

Où ce nigaud a-t-il vu que je suis un séducteur, mon Dieu, moi qu’on a

toujours séduit? Enfin, je vais essayer de corriger le défaut des

chiens.

--Vous avez un système, vous? a demandé le naïf.

--Aucun système, à moins que ne pas aimer autre chose que l’_aventure_

en soit un.

J’ai vu la marquise de Vailly plusieurs fois. Elle est venue à la

dernière soirée de ma femme et je l’ai attentivement étudiée. C’est au

physique une jolie personne de trente ans, à peine plus âgée que moi de

quelques années. Elle est brune, avec une peau de blonde, saine, des

yeux marrons, très soyeux de cils et de sourcils, des yeux comme en

fourrure qui sont mi-clos parce qu’elle est myope, je crois. Elle

s’habille bien, simplement, en tailleur sombre, le jour, le soir, en

décolletés hardis qui demeurent chastes parce qu’elle les porte avec une

aisance indifférente. C’est une fausse maigre, élancée, très faite, mais

je la soupçonne facticement coquette, comme on le serait dans un costume

brillant juste le temps de débiter un rôle. Elle est mariée à un

monsieur fort distant qui possède une écurie de courses et la maîtresse

_en ville_ de rigueur. Cela forme un couple très uni. Ceux-là ne se font

pas de cadeaux et madame a attendu, dit-on, un enfant de son mari, seul

présent qu’elle en espérait et qu’elle n’en a pas obtenu, le personnage

étant un peu rassis, je crois, sous le rapport du pain de ménage.

Nous avons un flirt qui n’avance pas. Elle me parle de ses bonnes œuvres

et je lui parle de mes mauvaises actions, mais nous n’y mettons pas la

moindre flamme. Ce qui m’amuserait ce serait de baiser ses yeux marrons,

_sans plus_. Seulement, pour y arriver, il me faudra passer par son lit!

Jamais elle ne consentirait à la jolie volupté d’un baiser... amusant

sans la gravité de l’acte complet. C’est une femme sérieuse, qui ne

détaille pas.

J’ai eu la bonne fortune d’une réception particulière à cause d’un lit

d’hospitalité (qui n’est pas du tout le sien) à fonder dans une crèche.

La Feuillangère y participe sans un enthousiasme délirant, moi j’ai eu

l’air d’être intéressé par cette fondation. Si l’enfant Jésus qu’on

mettra là-dedans est mon premier amour normal pour une femme, j’en serai

vraiment ravi.

Il faut signer des paperasses, assister à un comité d’initiative qui ne

décidera rien et dépenser... un peu moins que pour acheter un tablier de

bonne à tout faire ou des fleurs.

Je suis arrivé à la petite grille du jardin. Un domestique sans livrée

vient m’ouvrir. Il me fait passer par une allée bordée de buis, cela me

rappelle un sinistre jardin de province et aussi des tombes proprement

entretenues. Excellente disposition pour fonder un lit d’hôpital! Malgré

la chaleur lourde, j’ai froid au cerveau. Je me regarde un instant dans

la haute porte de glace qui conduit au dernier salon encore ouvert où je

dois l’attendre.

Je suis en été clair, un gris beige un peu hardi, d’un drap flou, très

ample, presque flanelle de plage. Mon veston s’ouvre sur du linge bleu,

une cravate d’un bleu aussi pâle que le linge, une perle qui est sortie

pour moi d’une collection bien lancée et des souliers gris, un peu bas

sur des chaussettes bleues, d’une soie tramée de blanc d’argent. Rien ne

me gêne et si j’ai pris un pardessus-cape plus foncé, la doublure de ce

pardessus est tellement molle, tellement tissu de soirée que je le porte

pour me donner un reflet féminin absolument inutile. Je suis ou je

parais grand, large de poitrine. Depuis que je n’ai plus de cœur c’est

étonnant comme mon thorax s’est élargi. Mon visage est toujours étrange

à cause de mes yeux très durs sous la perpétuelle caresse de mes cils

noirs. Je suis toujours un blond foncé, cuivré, un peu, aux cheveux

libres, mais dégageant la nuque, rasés en pointe nettement. Mes cheveux

sont très intelligents. Ils sont à la fois très épais et très fins. On

en fait tout ce qu’on veut. Mon teint est resté celui d’un gamin sans

moustache, pourtant j’ai gagné, à des lèvres savantes, une bouche

féroce, fine et sinueuse qui sait mordre à tout sans y toucher.

Seulement quand elle rit elle désarme le voisin et attendrit la voisine.

--Il est insupportable! dit-on de moi.

C’était, hélas! le mot de ma mère.

Au fond, est-ce qu’être beau, originalement beau, ne peut pas consoler?

Je vais le savoir... encore une fois. Et puis?...

Ce petit salon est obscur. Il y a de quoi écrire au milieu et, dans un

coin, sur un dressoir-crédence, tout un étalage de petits gâteaux, de

rafraîchissements bons à incendier l’estomac. Je jette mon feutre,

gris-souris, n’importe où, je me recoiffe devant un miroir ancien qui me

retourne mon teint en vert-pomme et, de mauvaise humeur, je me mets à

piller les assiettes.

Elle est entrée sans que je l’entende.

--Bon appétit, monsieur Dormoy, fait-elle avec un rire franc qui dénote

une conscience calme. Au moins, vous aimez les gâteaux, vous, qui

prétendez ne pas aimer grand’chose.

Je me retourne, un peu confus:

--J’avoue, je suis gourmand.

--Un enfant gâté?

Pourquoi a-t-elle dit cela? Ce fut le mot d’Armand de Sembleuse... la

première fois.

Je prends sa main que j’effleure respectueusement et je la regarde entre

mes cils.

Elle est en robe blanche, un voile de soie tout uni, ouverte avec deux

pans de fichu noués derrière la taille en longue ceinture. Un fil de

perles au cou, ses cheveux serrés sous un ruban blanc très pensionnaire.

Mais, elle est aussi de mauvaise humeur. Je suis arrivé le premier. Il

doit y avoir Despaux-Larrier, le fidèle la Feuillangère et un autre, un

industriel qui s’est inscrit pour le billet de mille de la courtoisie

traditionnelle.

--Vous savez que je ne compte pas beaucoup sur nos... actionnaires.

--Tant mieux! Quand ces messieurs m’expliquent le fonctionnement de leur

hospice je n’y comprends rien du tout. Vous allez sans doute me raconter

ça plus clairement. (Je me recule un peu et je la contemple:) Comme le

blanc vous va bien, le jour, alors qu’il est si difficile à porter.

--Je vous en prie, ne recommencez pas. L’autre soir vous avez failli me

donner terriblement sur les nerfs, chez ce notaire.

--Dame, chère présidente, nous avions tellement l’air de signer un

contrat de mariage... je m’imaginais la fiancée ayant trois fiancés de

sorte qu’aujourd’hui comme je suis tout seul, je vais me faire

l’effet... du mari, ce qui sera encore plus drôle.

--Vous ne serez jamais un moment sérieux.

Le domestique entre avec un télégramme sur un plateau.

--Bon! Despaux-Larrier est parti hier pour Trouville et comme La

Feuillangère a écrit ce matin pour s’excuser... (Elle en aurait presque

les larmes aux yeux.)

--Voyons, chère madame, tout est en bonne voie. Le lit est fondé. Nous

n’allons pas le... défaire, je pense? A la rentrée nous l’installerons

définitivement. Ce n’est pas en été que les petits nouveau-nés sont

malades? Hein?

--Ah! taisez-vous, dit-elle d’une voix sourde, ne parlez pas comme cela

des enfants puisque vous ne savez pas ce que c’est. Moi c’est ma

vocation d’y penser, de prévoir leurs misères et aussi de travailler

pour eux! Mme Dormoy n’a pas d’enfant et elle doit bien en souffrir.

Suis-je indiscrète en vous demandant si c’est par principe...

Elle dispose devant moi un goûter qui devait être servi pour quatre.

--Aucune indiscrétion. Ma femme et moi nous ne voulons pas risquer un

second malheur. (Je prends un ton de circonstance.) Il y a déjà

longtemps, au début de notre union, un nouveau-né qui n’a même pas été

malade parce qu’il n’a pas vécu...

Ce que je raconte là sent le sacrilège, mais je cache mon émotion de

circonstance en mangeant des tas de petites choses sucrées, poivrées,

parfumées et en buvant de l’Asti que j’adore. Je me grise un peu. Mme de

Vailly devient rêveuse.

--Qu’est-ce que vous pensez de la Feuillangère, monsieur Dormoy?

Croyez-vous qu’il continuera ses dons annuels. C’est un garçon, lui. Les

enfants, ça lui est bien égal.

--La Feuillangère s’est inscrit parce qu’il est amoureux de vous!

--Naturellement. Vous ne serez jamais sérieux. Il vous l’a dit?

--M. Despaux-Larrier s’est inscrit parce qu’il vous désire...

--Ah! assez, et, vous allez, bien entendu, vous inscrire... sur la même

liste?

--Non!

J’ai levé la tête, secoué mes cheveux et je la regarde en face. Assise

près de moi, sur le même canapé bas, elle reçoit ça dans la figure, et

comme c’est au fond, une très grande dame, son orgueil se cabre parce

que l’hommage mondain lui est dû, sous n’importe quelle forme qu’il

puisse se présenter. L’amour, de ses aïeules à elle, n’a jamais été

qu’un baise-main, quant au devoir... Je revois vaguement... le pain

rassis qu’on a dû lui faire manger dans son ménage! Elle tient au

baise-main, pourtant.

--Décidément, vous serez impertinent jusqu’à la correction, vous?

Je me rapproche. J’ai mon plan. Il est effarant sous le rapport de la

stratégie de salon, mais ce la Feuillangère fut un idiot. Je me charge

même de le lui prouver tout de suite.

--Voulez-vous m’écouter, jolie madame aux yeux en fourrures? Je suis, en

effet, un impertinent correct, quand le sujet en vaut la peine. Être

amoureux, vous désirer? Perdre son temps... et votre estime. Vous êtes

une très honnête femme. Ça se voit, ça se respire et votre merveilleuse

beauté saine est comme le parfum violent de votre vertu. Vous n’avez pas

eu d’amant et vous n’en aurez jamais... à moins...

Elle me regarde, rejetée en arrière, contre des coussins orange et ses

cheveux noirs y font, dans l’ombre du petit salon, une tache d’encre

presque violette. Elle a rougi, pâli, ses yeux papillotent comme sous un

coup de magnésium.

Il est clair qu’elle est en train de se tâter pour savoir si elle

appellera le maître d’hôtel!

--... A moins que quelqu’un, plus fort que votre volonté et plus adapté

à votre genre de tempérament, vous dise loyalement: voilà ce que je veux

en vous souhaitant. Voulez-vous?

J’ai songé que le _veux-tu_ n’était pas en situation.

--Oh! Henri Dormoy, vous êtes un monstre, le plus redoutable des

monstres, murmure-t-elle en regardant la porte.

Je vais à cette porte et je l’ouvre toute grande, sur un vestibule,

d’ailleurs, désert.

--Maintenant, madame la marquise de Vailly, voulez-vous?

J’ai mis un genou en terre et je tiens ses mains jointes dans les

miennes. Je la regarde de bas en haut sans lui permettre de se dérober à

la fascination parce que je glisse mes yeux par la fente de ses

paupières mi-closes. Ah! les beaux yeux! Si elle voulait, seulement, me

laisser baiser cela, rien que cela? Comme ce serait exquis... et pas

chaste du tout.

--Laissez-moi, Henri, je vous prie de me laisser. On peut entrer. Vous

êtes complètement fou.

--Alors? Dois-je refermer la porte?

--Oui, et vous taire.

Je referme la porte _à clé_. Double tour. Le domestique viendra dans une

heure pour enlever la collation et encore... si on le sonne. Quant aux

actionnaires, rien à craindre. Je commence à m’amuser prodigieusement.

Je me tais puisqu’elle me l’a ordonné. Je la force à boire dans ma coupe

et à manger des gâteaux que je lui mets sur la bouche avec mes dents. Je

ne dis pas un mot et je ne lui accorde pas une protestation. Elle rit,

elle pleure, elle étouffe, elle ne sait plus du tout si elle est à une

réunion d’actionnaires ou dans le lit d’une nouvelle épousée...

Quand elle est plus calme, je l’entends qui murmure ceci, textuellement:

--Ah! Henri, mon bien-aimé, je vais demander à Dieu qu’_il_ vous

ressemble... seulement promettez-moi de ne jamais revenir _ou je ne

réponds pas de ma vertu_!

Ça m’ennuie toujours qu’on me pose des conditions, mais puisqu’il s’agit

d’une honnête femme...

La souris japonaise · 第 6 / 11 段