rose et blanc, quelque chose comme une boîte de bonbons, _cercueil_ au
fond duquel il y avait une poupée de cire.
--Madame se porte assez bien, dit la fille à voix basse, mais le pauvre
petit vient de mourir. Les médecins m’ont chargé de dire à monsieur
qu’il peut monter à présent. Il n’y a plus de danger... pour madame.
--Non, je n’irai pas.
Je dus subir les explications théâtrales d’un accoucheur très aimable,
très dans le train, qui me parla de l’espoir qu’il voyait en la jeunesse
du merveilleux couple que nous formions, ma femme et moi.
--Les nouveaux mariés font tellement d’imprudences! ajouta-t-il,
clignant de l’œil. Soyez plus raisonnables la prochaine fois.
Il avait découvert ça, cet imbécile!
Clara pleurait sans bruit en se cachant derrière le moïse qu’elle venait
de poser sur une table, comme une corbeille de fleurs.
Quand les importuns furent partis, je regardai, avec une fièvreuse
curiosité et une involontaire répulsion. C’était donc ça un enfant!
D’une merveilleuse délicatesse mais d’apparence déjà vieille, on aurait
cru à une statuette du moyen âge, et la minuscule bouche, grande
ouverte, ressemblait au centre d’une corolle très pâle exhalant un cri
muet, l’essence même de l’effroi mortel qu’il pouvait avoir éprouvé en
entrant dans notre vie.
Clara tout à coup jeta un voile de tulle sur la corbeille rose. Elle
murmura:
--Monsieur, pardonnez à madame. Si vous saviez comme vous me faites
peur.
--Non. Jamais.
Je me cramponnais au fauteuil en face du berceau si naïvement funèbre.
Était-ce un objet ou un être? Est-ce que je devenais fou?
--Alors, il faut que monsieur rentre chez lui et tout de suite.
Elle ordonnait. Je lui obéis, je marchais lentement, les poings crispés.
Ma chambre était sombre, tendue de bleu _paon_ avec des divans arrondis
drapés de coussins de toute la gamme connue des bleus-verts ou des
bleus-ciel.
Clara me poussa au milieu de ce luxe de femme blonde qui allait à mon
teint et me plaisait.
--O maman! Ma chère maman! hoquetai-je en me roulant dans une attaque de
nerfs stupide.
Clara courut fermer la porte à clé, puis elle revint se mettre à genoux
devant moi comme le jour du revolver. Elle pleurait dans mes deux mains
qu’elle tenait unies sous ses lèvres et elle buvait ses propres larmes.
Elle me léchait les paumes comme un jeune chien aimant qui ne sait pas
encore bien ce qu’il doit tenter pour distraire son maître.
--Ne pensez plus à rien, monsieur Henri, ça me brûle de vous voir si mal
que ça. Mon Dieu, si on avait besoin de moi là-haut... Monsieur Henri!
--Tais-toi! Laissez-moi et surtout que je ne puisse plus rencontrer
personne de toute cette affreuse comédie, dont je suis le complice. Tu
m’entends! Je te défends de raconter ce que tu vois. Je ne pleure pas,
moi, je ne peux plus pleurer.
--Eh bien! je pleurerai pour vous. C’est encore meilleur que de haïr
quelqu’un comme vous le faites.
--Ah! oui, l’amour _à la troisième personne_!
--Ah! monsieur, vous n’allez pas m’étrangler, dites?
J’étais ivre d’une colère sans nom. Alors, ce fut infernal, et je crois
que cela lui rappela l’autre viol... en mieux.
Nous ne pouvions même pas comprendre ce qui s’était abattu sur nous...
Elle se sauva, éperdue, rattachant ses jupes et ses cheveux. Un papillon
blanc, aux ailes froissées, demeura seul sur un coussin, tout étonné de
se voir dans du velours...
A quelque temps de là, Lucienne et moi nous déjeunions dans la salle à
manger. Elle faisait un repas de convalescente: œufs à la coque,
champagne léger et grappe de raisins.
Elle s’enveloppait d’une frileuse de satin grenat, ses doigts un peu
amaigris ne retenaient plus ses bagues dont elle alourdissait bien
inutilement la vulgarité de ses mains.
--Mon cher Henri, murmura-t-elle anxieusement, est-ce que vous permettez
que je change de femme de chambre? Votre mère m’a fait là un cadeau bien
précieux; seulement, dans l’état de nervosité où je me trouve, je ne
peux plus sentir cette fille qui a la manie de se parfumer de parfums
trop violents... jusqu’à se saturer du même tabac d’Espagne, dont vous
usez pour vos cigarettes.
--Tiens! dis-je en riant, vous avez remarqué?... c’est curieux. Est-ce
pour cela que vous ne la faites plus servir à table? J’aime cependant et
j’apprécie fort ses mouvements prestes, jolis, d’une adresse de chatte
se promenant sur la cheminée. Elle ne casse jamais rien.
Lucienne leva ses yeux très agrandis de fard et me soumit à un examen
attentif pour essayer de deviner si je plaisantais, selon l’usage que
j’avais adopté dans les tête-à-tête dangereux. Avec une dose convenable
d’ironie, on la forçait généralement à reculer.
--Vraiment, Henri, vous abusez de votre droit de mari... de pure
fantaisie et nous sommes sous le même toit, gronda-t-elle.
--C’est exact, je le reconnais volontiers, puisque vous daignez m’en
faire souvenir, chère amie.
Je frappai sur le timbre, en face d’elle.
Le valet de chambre parut, un vieux bonhomme très laid.
--Appelez-moi Mlle Clara s’il vous plaît.
Clara vint presque aussitôt. Elle rougit, ses prunelles se dilatant,
toutes noires, dans le gris vert de ses yeux.
--Clara, lui dis-je d’un ton précis comme le maître de maison qui
avertit un domestique sévèrement pour n’y plus revenir, vous portez sur
vous un parfum violent qui déplaît à Madame. Il faut en choisir un
autre. Dorénavant, au lieu d’acheter des odeurs fausses vous prendrez
dans les jardinières de madame des fleurs, de vrais parfums, des roses,
des violettes, des jasmins et vous les mettrez dans votre corsage. Il
s’agit de dissimuler, de corriger le tabac d’Espagne ou... la _peau
d’Espagne_, je ne sais plus bien.
--Si monsieur m’avait dit ça plus tôt, répondit la jeune fille
chancelante mais tout de même intrépide, j’aurais supprimé tous les
parfums. Quant à prendre les fleurs de madame, le respect que je lui
dois m’en empêcherait.
--Vous dire ça plus tôt? m’écriai-je avec une insolente étourderie, mais
vous m’avouerez, ma pauvre Clara, que je n’en ai pas eu le temps! Je
crois que sans parfums du tout, vous sentiriez la fleur naturelle, c’est
pour ça que je vous conseillais d’assortir...
Et je la regardais entre mes cils afin de lui adoucir un peu la dureté
de mon regard. Ma femme fit un signe, Clara sortit.
--Mon cher Henri, déclara Lucienne railleuse, ça ne prend pas! Vous êtes
incapable de faire la cour à une fille de chambre. Vous n’y mettriez pas
la manière. Vous me tendez le piège du divorce pour entretien de
concubine sous le toit conjugal. Je ne veux pas y tomber.
Comme, un peu malgré moi et par un concours des plus étranges
dispositions, j’y avais mis justement la manière, _d’abord_, je fus
entraîné à lui faire la cour, _ensuite_. Je demeure persuadé que
l’objet, en amour, n’existe pas. Nous le créons, nous l’inventons et il
peut être aussi infime, aussi non valeur qu’il voudra, c’est nous qui
l’élevons jusqu’à nous. J’ai de cette fille de chambre le souvenir le
plus frais, le plus troublant et le plus sincèrement sensuel que j’aie
conservé d’une maîtresse. Il faut bien avouer que la _servante_ est
l’idéal, en principe immortellement amoureux, et que le mâle reste
toujours reconnaissant à celle qui l’aura _servi_ sans _l’asservir_. Ce
fut avec elle, vraiment, la volupté _à la troisième personne_. Jamais je
ne parvins à lui arracher un tutoiement irrespectueux, même dans les
moments d’intimité où elle me respectait le moins.
--... Enfin, me diras-tu pourquoi?
--Monsieur Henri, si le chien de chasse pouvait parler il ne tutoierait
jamais son maître... parce qu’il lui a vu tuer le gibier!
Cette phrase me hanta souvent, dans son énigme d’animalité souffrante.
Je la trouve autrement belle que tout ce qu’on a écrit sur le sujet
depuis que le monde est monde. Il y a, par-dessus tout, qu’elle
n’explique rien et laisse, entre la femme qui l’a proférée et l’homme
qui l’a inspirée, le mystère de son accent farouche... comme un parfum
autrement puissant que celui des odeurs artificielles dont la jolie
Clara aimait à s’enivrer.
Oui, je lui fis la cour. On montait chez elle, tous les matins, des
fleurs coupées de chez un fleuriste en renom. Peu voyantes mais
odorantes à souhait. Elle n’avait pas voulu voler ma femme et je
l’approuvais de cette loyauté fort intelligente. Si elle m’avait obéi,
je l’aurais trouvée tellement vulgaire! Elle eut à changer ses jupes de
laine, ses modestes confections toutes unies pour des robes de soie de
même forme, aussi noires mais taillées sur mesure et je lui fis
parvenir, par l’intermédiaire d’une première de la rue de la Paix, un
tablier et un bonnet de dentelles qui valaient six fois une robe de bal.
Ses lingeries étaient des dessous de femme chic, ses peignes en simili
avaient été remplacés par des brillants, un peu plus discrets que les
anciens strass et elle finissait par jouer admirablement le travesti de
théâtre pour ma seule chambre à coucher. Naïve, elle savait ne pas être
bête, mais elle était malheureusement jalouse sans oser l’avouer.
--Quand ça finira, monsieur aura la bonté de m’avertir?
--Certainement, Clara, je t’enverrai une lettre de faire-part, ou je te
ferai mettre à la porte par ma femme.
Quand je revenais, la nuit, d’une soirée avec Lucienne où il m’avait
bien fallu conduire Mme Henri Dormoy parce que le monde est sans pitié,
elle était là pour enlever le manteau de fourrure ou le pardessus.
Active et adroite, elle accompagnait sa maîtresse jusqu’à la dernière
extrémité. Celle-ci, décidée à tout supporter, croyant tantôt à une mise
en scène, tantôt à une vengeance des plus atroces car je ne lui donnais
même pas une rivale digne d’elle, endurait le supplice jusqu’au bout, et
quand il devait lui arriver d’aller, elle aussi, écouter aux portes,
l’épaisseur des draperies retombant sur le verrou tiré l’empêchait de
percer le secret des ténèbres. Là-haut, dans la chambre des bonnes, la
petite mansarde, tout était également clos et ténébreux. Je pense que
Lucienne devait admettre, sinon une mystification, au moins un
changement radical dans mes habitudes... de collégien émancipé. Je
finissais par oublier complètement mon état d’homme non marié.
Pendant trois ans, je fus très sage. Je n’avais plus de nerfs et je ne
me souvenais plus de... _mon cœur_. Je menais la vie d’un oisif, ne
m’occupant ni de gérer, ni d’augmenter ma fortune, je me laissais
bercer; au fond, j’étais toujours le même enfant terrible. J’aiguisais
mes ongles et mes dents sur cette faible proie absolument comme je
perfectionnais mon tir dans les salles d’armes. J’usais des forces
latentes, inemployées ou jadis versées dans la chaudière cérébrale, pour
étudier cet éternel féminin que j’avais tant dédaigné, mal connu, mal
choisi, afin de me dresser un jour, dompteur sûr du triomphe, en face de
proies dangereuses à capturer. Pas un instant je n’eus l’idée d’amour,
mais je voulais dominer un être, le lier à moi pour le seul plaisir de
la possession au sens orgueilleux du mot. En somme, le véritable plaisir
ne pouvait se séparer, dans mon imagination, de la volonté d’en demeurer
le seul créateur. Les natures comme la mienne partagent à la condition
de conserver la part du lion. Et il arriva ce qu’il était impossible
d’éviter, je devins féroce parce que l’adoration servile vous grise
jusqu’à la démence.
Un soir, je recevais chez moi, en garçon, des amis qui n’étaient que des
inconnus, des passants mais qui me recevaient chez eux, de la même façon
sans cérémonie, des camarades du cercle, des gens qu’on rencontre dans
des salons, des théâtres, qui allaient au jour de ma femme et qui me
rencontraient au jour de la leur. L’été on se retrouvait sur les plages
en vogue, l’hiver on se saluait dans certain promenoir. A Paris, le
monde est toujours une quantité sans qualité très décisive et on ignore
le nom de son meilleur ami.
Mon fumoir était assez loin des appartements de ma femme pour qu’on ne
pût entendre le bruit de ce qu’on dirait. Quand je recevais ainsi elle
s’abstenait de paraître mais elle blâmait indirectement cette manière de
se servir de ma liberté. Elle aurait bien préféré, en ce temps-là, me
voir sortir parce que je ne sortais pas Clara, d’où son infériorité
vis-à-vis de la maîtresse de la maison!
Les conversations, assez vives, dans le mauvais sens du mot, roulaient
surtout sur les scandales et les potins de boudoirs. Il y avait un
journaliste qui essayait le poison de ses nouvelles à la main en
commençant toujours ainsi: «Je disais, hier, au duc de Dino», lequel me
semblait le comble du grotesque. J’ai fort peu connu de gens de lettres.
N’étant pas de leur milieu je suis mal placé pour les juger; cependant,
ils m’ont fait l’effet, généralement, de personnages qui ne mangent pas
leur potage comme les autres et insistent un peu trop sur le décor de la
vaisselle.
Le plus jeune de tous ces hommes, je leur plaisais par ma gaîté factice,
une gaîté prête à toutes les ripostes, qui se levait cyniquement toute
nue du milieu de leurs phrases entortillées, compliquées, et exécutait
des bonds désordonnés les forçant à cligner des yeux en vieux messieurs
devant le soleil cru du matin. Et puis, enfin, je ne portais pas de
moustaches...
--Il n’y a pas de femmes qui résistent à la fortune, déclara lourdement
un gros commerçant, et, en amour, le nerf de la guerre, c’est l’argent,
pour la grue, pour la femme du monde et aussi pour la plus aimante des
maîtresses. Je fais le pari, tout laid, tout chauve que je suis, de
l’emporter sur un adonis rien qu’en y mettant le temps et le prix. C’est
une question de patience.
Je me mis à rire, malgré la vulgarité de ce marchand.
--Je tiens le pari, cher monsieur. J’ai, justement, dans une cage un
oiseau rare et je voudrais bien en connaître la valeur. Très jeune, trop
jeune, je n’ai pas d’expérience sur la fidélité des femmes. Ayant faim,
je me suis trouvé en présence du plus appétissant des morceaux et je ne
lui ai rien offert que moi-même, pour lui demander la permission de le
dévorer. Je n’ai pas encore touché à vos fruits, enveloppés d’ouate, des
étalages parisiens... mais je prétends que ma pêche de plein vent est
inestimable, c’est-à-dire qu’on ne l’achètera pas, au moins sans mon
consentement.
Il y eut un silence stupéfait. On me savait marié à une provinciale
assez peu séduisante, plus âgée que moi, de réputation prude (!) et on
se demandait pourquoi je risquais une scène de ménage si, par hasard,
ces singuliers propos lui étaient rapportés.
--Fichtre! murmura le journaliste... vous avez l’aplomb du... _viol_ à
l’étalage, si vous n’êtes pas cambrioleur de profession!
--Je ne vole pas, je me restitue à moi-même, tout m’appartient quand
j’ai pris, répliquai-je en serrant un peu les mots.
--Ça ne se discute pas quand on a des amis dans _les gens d’armes_, fit
en riant un charmant garçon, M. de la Feuillangère, qui n’aimait pas
voir s’envenimer les discussions de ce genre.
--Dormoy, déclara le gros commerçant, pas plus bête qu’un autre, ne vous
amusez pas à faire siffler tous les merles de votre imagination et
montrez-nous votre grive, si vous l’avez.
Je fis venir le valet de chambre, le très laid bonhomme qui nous passait
les rafraîchissements dans ces sortes de circonstances et je lui dis,
très naturellement:
--Demandez à Mlle Clara de venir pour m’apporter la boîte des havanes du
dernier envoi. Elle est seule à savoir où ils sont.
François me regarda, allongeant un peu sa lèvre supérieure en bec de
lièvre comme chaque fois que je le scandalisais, puis il tourna les
talons.
Un quart d’heure s’écoula. J’étais bien sûr que mon oiseau se lissait
les plumes, prêt à venir, sans aucune hésitation, à tire-d’ailes,
puisque je l’appelais.
Un silence religieux planait. Tous les hommes tendaient leur masque, un
peu crispé, vers les plis de la portière du fumoir. Une atmosphère
opaque ternissait les lumières, et, des cendriers épars au milieu des
plateaux supportant liqueurs variées et petits fours montaient, droits,
des filets minces, odorants comme l’encens de la chapelle laïque! Ce
numéro de soirée, sans cérémonie, obtenait tout à coup un succès de
curiosité d’une saveur très spéciale.
On commençait à s’amuser tout bas.
... Elle entra, portant un coffret, comme Pandore. Son buste se
détachait, plus élégant sous le tablier blanc de ce qu’il semblait
caressé par les tentacules arachnéennes de la dentelle précieuse et, de
la jupe courte et bouffante, le galbe pur de la jambe ressortait sous un
bas de soie immaculé, tendant le pied, bien fait, dans le soulier de
velours bouclé d’argent. Elle avait, dans le papillon léger qui ornait
ses cheveux frisés courts, deux antennes de diamants, deux gouttes d’eau
sur une tige. Son visage, pâli et amenuisé par la passion,
resplendissait de l’unique beauté de sa carnation pure, ni fard ni
poudre ne le tachait, et ses yeux luisants, aux prunelles dilatées, le
vernis naturel de sa bouche, aux coins retroussés en pagode chinoise, la
rendaient vraiment extraordinaire. Malgré moi, je pensais: «S’ils
voyaient le reste!» roi Candaule assez dépourvu du préjugé bourgeois.
Sans aucune émotion, en pénétrant parmi ces hommes qu’elle ne
connaissait pas, elle vint à moi pour me donner le coffret:
--J’avais pourtant prévenu monsieur que je les avais serrés dans la
petite armoire Louis XV, murmura-t-elle inquiète de ce qu’on pût la
croire coupable de négligence.
Puis comme je lui souriais, les yeux attachés sur les siens, elle me
sourit aussi, retroussant davantage sa bouche aux coins de pagode
chinoise, et on vit briller ses menues dents irrégulières et cruellement
blanches comme celles de la martre, le plus joli des petits carnassiers.
Le silence continuait, mais on ne s’amusait plus. Le même mouvement
d’admiration qui avait agité ces hommes se changea en mouvement de haine
involontaire contre moi.
Le gros marchand, M. Despaux-Larrier, me souffla très brusquement:
--J’espère, monsieur Dormoy, que vous ne tenez plus le pari... ou vous
seriez fou! Ça vaut toutes les fortunes.
--Au contraire. La possession d’un objet, du plus charmant des objets,
n’implique pas son internement dans une vitrine, cher monsieur.
--Voyons, fit la Feuillangère très anxieux, quand on collectionne de
pareils bibelots, on y tient. Dormoy, n’exagérez pas.
--Eh bien! déclara le journaliste, je prédis à Mademoiselle un succès
étourdissant le jour où elle jouera les commères de revue (il fredonna
sur un air à la mode): «Prends-moi, je me donne, prends-moi, je me
donne! C’est moi la petite bon... ne.»
Étourdie par l’atmosphère qu’elle devina saturée d’électricité, Clara
baissa les yeux, éteignit son sourire naïf, mais elle attendit un ordre
pour se retirer.
--Clara, lui dis-je affectueusement, voulez-vous présenter ces cigares à
monsieur, c’est pour lui que je vous les ai demandés. Choisissez-en un
vous-même. Vous vous y connaissez. Allumez-le et essayez-le avant de
l’offrir. Tenez, voici du feu.
Et je lui tendis le mien, après en avoir secoué la cendre.
Elle eut un peu de rose à la naissance du col et cela lui monta en
aurore jusqu’aux joues. Elle puisa dans le coffret, attentive à faire
craquer chaque cigare sous ses doigts habiles, très soignés, sans une
bague, et elle soupira:
--Monsieur veut me montrer sotte. Je ne saurais pas.
C’était un langage si neuf pour les blasés de l’assistance qu’il y eut
un murmure d’indignation.
--Mon enfant, dit le gros Despaux-Larrier, vous avez un maître vraiment
féroce. Je vous remercie pour... l’intention et voici pour le cigare:
Il lui tendit un billet de cinq cents francs. On haletait.
--Monsieur est bien bon, mais les cigares sont à monsieur Henri, et je
n’ai pas le droit de les vendre.
Le malheureux avala de travers une coupe emplie d’un liquide chaud qui
lui fut versé par mon valet de chambre complètement désemparé et qui
essayait d’une diversion.
--Je vous permets d’accepter, Clara. Je ne vous donne jamais rien de ce
genre, mais ce n’est pas une raison pour vous en priver.
La Feuillangère me donna, lui, un coup de coude en grondant d’une voix
frémissante d’agacement:
--Dormoy, vous allez si loin que j’ai envie de vous rappeler à l’ordre.
Voyez-vous votre femme tombant au milieu de cette... parade!
--Mon cher ami, ça l’étonnerait moins... que le pari. Clara,
continuai-je imperturbablement et comme si je m’adressais à un joli
chien savant pour le préparer à un nouvel exercice, j’ai dit à ces
messieurs que vous aimiez follement les parfums... naturels et que vous
ne tolériez que ceux-là dans votre corsage. Quelle est l’odeur de cette
nuit? Voulez-vous me l’apprendre, puisque je l’ignore?...
La riposte partit comme un jet de vaporisateur et me chatouilla le
visage en dépit de mon air flegmatique:
--Monsieur est donc si pressé!
Et elle soutint l’insolence de tous les regards avec un sourire terrible
qui mordait le mien.
Clara ne redoutait autour de moi que les femmes. Sa jalousie,
soigneusement cachée, lui aurait fait commettre des crimes pour afficher
son humble amour. Depuis longtemps elle cherchait l’occasion de crier à
n’importe qui: _je lui appartiens_. Je savais cette manie presque
maladive et qu’elle n’aurait jamais osé satisfaire sans mon
autorisation. Hélas, j’en abusais parce que je me détachais d’elle,
justement. Ce n’était qu’une servante, après tout, le type idéal de la
femme d’amour, l’animale par excellence mais... ma fringale s’apaisait.
Je rêvais l’aventure.
--Alors... dis-je froidement après deux minutes d’angoisse où l’on vit
passer le joli visage par toutes les nuances de la plus poignante
anxiété, il me semble que vous me faites attendre?
Elle se dressa sur les pointes, les prunelles extraordinairement
dilatées, regardant son maître comme on regarderait la mort en face, et
d’un geste merveilleusement chaste elle abattit la bavette de son
tablier de dentelles, ouvrit son corsage d’où s’échappa toute une
jonchée de narcisses. Ce fut à peine si on put entrevoir la merveille de
ses seins tenant ferme et boutonnés de corail à sa poitrine comme une
cuirasse de velours blanc.
Elle ne portait point de corset.
--Pourquoi m’avez-vous obéi, Clara? lui dis-je d’un ton sévère et que
voulez-vous que pensent ces messieurs d’une créature aussi peu maîtresse
d’elle?
--Que je suis la vôtre, monsieur Henri, ce qui vous fera peut-être
honte... mais, moi, du moment que monsieur le permet...
Et elle se retira dans une ondulation des hanches d’une insolence
véritablement superbe.
Personne ne parlait, personne ne buvait et l’on ne songeait plus qu’au
vestiaire... où on pourrait peut-être la retrouver en reprenant son
pardessus.
Ce fut notre dernière nuit d’adultère sous le toit conjugal, et si
Despaux-Larrier perdit son pari, plus tard, il offrit sa fortune, me
dit-on. Quant à ce charmant Paul de la Feuillangère, il me gratifia d’un
coup d’épée dans le bras, en séton, pour m’apprendre la courtoisie que
nous devons aux filles qui nous servent avec fidélité, une race de
domestiques de plus en plus rare. Au fond, je ne l’avais certainement
pas volé... à l’étalage de mes très vilains sentiments. Cela ne fit
qu’augmenter notre mutuelle sympathie et mon désir de perfectionner mon
tir.
--Vous êtes un monstre! déclara-t-il en riant lorsque cette affaire fut
terminée à notre entière satisfaction.
--Oh! vous n’êtes pas le premier à vous en apercevoir.
--Ni _la dernière_! ajouta-t-il sans aucune équivoque, car c’était bien
le garçon le plus sain de tout notre milieu.
Au lendemain de cette histoire il y eut un entrefilet dans un quelconque
journal amusant. On m’accusait d’avoir montré des marionnettes, genre
Karagueuz, dans le boudoir d’une princesse turque. On fumait de l’opium
et des nègres, seulement vêtus d’un pagne, servaient des sorbets à la
rose.
Reproduit vingt fois, l’écho finit par se rapprocher de la réalité: on
m’accusait, dans la dernière coupure, d’avoir fait se déshabiller une
actrice de café-concert, en costume de soubrette, dans _ma garçonnière_.
Les allusions devenaient transparentes comme des cartes.
--Ah! non, criai-je en jetant le journal sur la table du salon où
Lucienne, de son côté, feuilletait des revues. Je ne vais pas tolérer ce
mot-là. Ils rectifieront, voilà tout.
--Quel mot? interrogea ma femme, tressaillant parce que j’étais vraiment
en colère.